samedi 26 avril 2014

Moi artiste, toi gestionnaire...

Ces prochaines années, la Ville de Genève  va consacrer aux institutions culturelles, à la rénovation de leurs bâtiments, à leur fonctionnement, à la création de lieux nouveaux, des moyens financiers considérables -plusieurs centaines de millions de francs au total, sur une ou deux législatures, si l'on additionne la rénovation du Grand Théâtre, la rénovation et, peut-être, l'extension du Musée d'Art et d'Histoire, la construction de la Nouvelle Comédie, les subventions ordinaires, directes et indirectes, aux institutions et à des fonds comme celui, romand, de soutien au cinéma. Cet effort est pleinement justifié -même lorsque nous regrettons le déséquilibre entre ce qui est affecté aux grandes institutions et ce qui l'est aux lieux plus modestes, à la culture émergente, aux acteurs culturels indépendants. Mais dans le débat autour de ces choix politiques, une voix peine à se faire entendre : celle des des créateurs qui vont peupler ces lieux de leur travail et de leurs oeuvres. Alors, on s'autorise à parler à leur place -qu'ils nous pardonnent cette licence : après tout, s'ils parlaient plus fort, et plus ensemble, on les entendrait mieux...

Gestionnaires du vent, vous serez aussi gestionnaires de la liberté -et elle est ingérable.

Je suis l’artiste. Il en fallait bien un, je suis là. Vous, vous êtes les gestionnaires. Les gestionnaires de la culture. Les gestionnaires des institutions culturelles. Il semble qu’il en faille aussi, puisque vous êtes là. Avons-nous quelque chose à nous dire ? Nous avons en tous cas quelque chose à faire ensemble, et on appelle cela de la culture. Il arrive même que l’on prétende appeler cela de la création culturelle. Je pourrais sans doute le faire sans vous. Vous ne pourriez pas le faire sans moi -ou alors, il vous faudrait le faire vous-même, mais l’artiste, alors ce serait vous. Seriez-vous en manque d’un gestionnaire ?
Sans nous, les institutions culturelles, les lieux de cultures, ne seraient que des coquilles vides, des lieux morts, des machines tournant à vide pour ne rien produire, ni  reproduire. Mais sans ces institutions, sans ces lieux, qui nous verrait, nous écouterait, nous jugerait ?  Il nous faut un lieu où parler, il vous faut peupler les lieux dont vous disposez, faire que ces lieux soient hantés, qu’y résonnent d’autres bruits que ceux de leur administration. Sans ces lieux, nous sommes sans écho ; sans nous, ces lieux sont sans bruit. Nous sommes faits donc pour nous rencontrer : nous sommes inaudibles sans vous, vous êtes inutiles sans nous.
Cela veut-il dire que nous sommes faits pour nous comprendre ? N’en demandons pas trop :  nous sommes condamnés à travailler ensemble, et c’est déjà beaucoup exiger -de nous, comme de vous.

Moi, je suis l’artiste. Et l’artiste est par nature ingrat. Il ne remercie pas, l’artiste. Il serait même assez habitué à cracher dans la soupe, l’artiste. Mais s’il ne le faisait pas, quel goût aurait-elle ? En aurait-elle même un, sinon celui du brouet de la culture officielle ? Vous, vous êtes les gestionnaires des institutions culturelles, des lieux culturels, et dans ces lieux, par ces institutions, il nous est permis à nous, les artistes, de vous témoigner de notre ingratitude. Une institution culturelle, après tout, est-ce autre chose que le moyen de pomper du fric pour en faire du vent ? Et gérer cette institution, est-ce faire autre chose qu’organiser cet heureux racket qui nous permet de faire payer le monde tel qu’il est pour qu’il s’entende dire comment il devrait être ?
Je suis la marge, vous êtes la page. Ce que vous avez à gérez, ce que les pouvoirs publics auront à subventionner, est ce qui toujours échappera à la gestion, ce qui ne deviendra rentable qu’en disparaissant : la création. C’est du vent. Vous allez être des gestionnaires de vent. Des meuniers ou des voiliers. Et nous qui nous rêvions démiurges, ou de cette sorte d’oiseaux que leurs ailes de géants empêchent de marcher, sommes bien contents, tout de même, de nous poser parfois dans un théâtre subventionné, un musée officiel, un opera reconnu, qui sans nous ne seraient que des volières vides.
La culture, les institutions culturelles, les lieux culturels, ce  sont des hommes et des femmes incommodes, ingrats, insatisfaits, revendicatifs, qui les peuplent. Et si vous espériez pouvoir les peupler autrement, il vous faudra en rabattre de vos espérances.  C’est à nous que vous aurez affaire. C’est nous qui ferons vivre vos institutions, les ferons résonner, les ferons créer. Nous qui y ferons ce qu’il ne faut pas faire, y dirons ce qu’il faut taire, y montrerons ce qui devrait rester cacher. Gestionnaires du vent, vous serez aussi gestionnaires de la liberté -et elle est ingérable.

Nous sommes ingrats. Nous ne vous remercierons pas. Nous ne vous féliciterons pas. Nous ne vous dirons même pas le besoin que nous avons de vous.  Nous ne vous parlons ici que pour vous prévenir : en plus du public, en plus des mécènes, en plus des sponsors, en plus des politiciens, vous aurez affaire à l'artiste. Au créateur. Le seul dont vous ne pourrez vous passer.

mardi 22 avril 2014

Genève : La culture dans la ville des mots

Tout à Genève, à commencer par Genève elle-même, a procédé de l’échange et de la parole. L’histoire ici n’a pas laissé ces alluvions, ces dépôts matériels empilés les uns sur les autres, siècle après siècle, règne sur règne, et sur quoi se fondent les villes illustres d’Europe. Genève n’est pas moins porteuses d’histoire qu’elles, mais son histoire n’est pas dite par des pierres : elle l’est par des mots.  Genève a la discrétion hautaine, l’orgueilleuse modestie de ses vieux prédicateurs. On n’y trouvera pas de grands monuments, pas de grands ensembles architecturaux, pas de chefs d’oeuvres picturaux ou sculpturaux. On y trouvera d’abord l’air du temps, de tous les temps vécus par la ville ; air où flottent encore la parole de Calvin et les rêves de Rousseau, les imprécations de Voltaire et l’égocentrisme d’Amiel -mais des mots, d’abord, et des mots, surtout.

"C’est par leurs marges que tiennent ensemble les pages des livres"

Des mots, parlés et écrits, Genève en est née. Elle est certes ville d’échanges économiques, lieu de passages de populations ; elle est surtout ville d’échanges d’idées, de passages de paroles, et de paroles écrites. Ville de marchands devenue République de pasteurs et d’imprimeurs, cité de diplomates et de conspirateurs, refuge de potentats chassés de leurs trônes par des révolutionnaires qui souvent avant eux avaient ici trouvé le même refuge... Ville où l’on achète et vend, parle et écrit, négocie et proclame, et pourtant ville fermée : ville de tractations souterraines, de paroles secrètes, de contacts clandestins, abritant dans une parfaite neutralité les fonds des révolutionnaires et les rapines des potentats, les économies des victimes et les placements des bourreaux. Mais ville, toujours, de mots plus grands qu’elle.
Ce qu’est encore cette ville dit ce qu’y fut, et ce qu’y reste essentiellement la culture : une ville de mots écrits. Genève s’est longtemps méfiée du théâtre, dont les mots sont dits, et plus encore de la danse, qui se passe de mots. Elle n’a longtemps vu dans la musique que ce qu’y apportait le chant : de la parole, encore et toujours -et celle de la Bible, d’abord. Mais si elle tarda à accueillir le théâtre, la danse, la musique, elle eut dès qu’elle put imprimeurs, libraires, bibliothèques, écoles -et la République calvinienne fut sans doute le premier Etat d’Europe à imposer l’instruction publique et obligatoire, et en une génération, à alphabétiser toute sa population. Il fallait pouvoir lire la Bible ; on lira ensuite bien autre chose, et après avoir lu, on écrira, beaucoup, et sur tout. La culture à Genève est d’abord une culture littéraire, par quoi tout passait, et tout devait passer. Le reste est venu de surcroît, et parfois en y mettant bien longtemps : la République n’eut pas de théâtre pendant 150 ans, pas de ballet pendant 250 ans, pas de véritable orchestre symphonique avant Ernest Ansermet.

Genève est autant qu’il est possible de l’être, une ville de culture ; elle naît comme République d’une révolution culturelle (la Réforme), elle se constitue par la culture, elle survit par elle, se nourrit d’elle, grandit par elle, tient, enfin par elle.  Toutes collectivités publiques suisses confondues, Ville, communes et canton additionnés, Genève est de tous les cantons celui qui consacre le plus de ressources à la culture. Mais si Genève s’est constituée par la culture, elle peut aussi se déconstruire en se refusant à réformer les conditions dans lesquelles se définit, se finance et se mène une politique culturelle -quelle qu’elle soit.
Ville de mots et de chiffres, ville kabbalistique où les chiffres cachent des mots et les mots se mesurent en chiffres, Genève parle, écrit, compte, échange -elle ne dépense ni ne se dépense sans que quelque chose ne l’y force. On n’aime pas l’inutile, l’ostentatoire, le somptuaire. On croit ne jamais parler qu’à bon escient, ne jamais dépenser que ce qu’il faut. On finit par ne plus parler que pour redire que ce qui déjà fut dit, et par n’avoir de politique culturelle que celle du patrimoine et des grandes institutions productrices de représentation culturelle. Or la charge matérielle du soutien aux institutions culturelles et le fait que cette charge repose pour l’essentiel à Genève sur un seul porteur municipal fait courir un danger aussi grave que celui de la fragilisation des institutions : celui de l’abandon de la culture non-institutionnelle, de la « culture pauvre », des cultures de l’immigration, de la culture alternative, de la culture d’expérimentation.

C’est par leurs marges que tiennent les pages des livres ; c’est par leurs marges aussi que tiennent les réseaux culturels. Qu’attend la collectivité d’une politique culturelle : qu’elle exprime et pérennise le lien social existant, dans ses codes existants, ou qu’elle exprime la recherche d’un lieu nouveau et de codes nouveaux ? Qu’elle expose le patrimoine et se contente de cette exposition ou accepte d’y ajouter la mise en scène sociale des contenus culturels non reconnus comme tels, et donc des lieux, des mots, des images, des bruits des conflits sociaux ? Toute création culturelle est création de lien social qui n’est pas une chaîne puisqu’il n’entrave pas, mais une alliance puisqu’il fonde le contrat social ; toute création culturelle donne un sens à ce lien -que ce sens accepte  ce contrat, ou qu’il le nie.

mercredi 6 novembre 2013

Budget culturel de la Ville de Genève : La faim et les moyens

La Ville de Genève prévoit d'allouer, et sans doute allouera, un peu plus de 60 millions de francs de subventions monétaires à la culture, soit en gros un petit vingtième de son budget global. A ces subventions monétaires s'ajoutent des subventions « en nature » (gratuités de services, de loyers etc...). 91 acteurs culturels privés ou publics vont ainsi recevoir une allocation budgétaire. Qu'est-ce que cela dit de la politique culturelle de la Ville ? Pas grand chose, si ce n'est que l'entier du « tissu culturel » genevois est ainsi irrigué par les fonds municipaux, et que cet « arrosage » que d'aucuns se plaisent à dénoncer (sans pour autant aller jusqu'à en soustraire les bénéficiaires qui leurs conviennent) garantit le pluralisme de l'offre et des contenus culturels. Presque tout le monde reçoit un peu de cette manne, et personne n'en reçoit autant qu'il voudrait. Mais c'est précisément la rançon du pluralisme :  la faim de culture est plus grande que les moyens disponibles pour la satisfaire.

« Quand j'entend le mot culture, je sors mon boulier »

Un article de la Tribune de Genève a fait quelque bruissements dans le landernau politique et culturel de Piogre.  L'article portait sur les subventions allouées par la municipalité genevoise à la culture : La Ville de Genève consacre, en gros, 250 millions de francs au « domaine de la culture », sur un budget annuel de 1,1 milliard. La èmecégiste Delphine Perella Gabus, transfuge de l'Entente par frustration de carrière, et brièvement candidate au Conseil d'Etat, en a fait un caca nerveux sur le blog de Sami Kanaan, et on a entendu des élus de la droite municipale faire chorus en quelques lieux où l'on débat de ces choses :  « Vous distribuez allègrement et joyeusement les deniers publics à qui mieux mieux ! Non mais franchement, quelle honte! (...)  Nous manquons de crèches, de logements et j'en passe. En prime vous engagez des EdS payés par le canton pour des postes dont la ville a besoin »... Un concentré d'âneries : si la Ville dépense 250 millions pour la culture, c'est que le canton, plombé d'une majorité de comptables analphabètes (dont le MCG), est incapable de traduire dans ses budgets ses grands déclamations. Et si on manque de crèches, c'est que la même majorité (dont le MCG) refuse le financement nécessaire pour créer celles qui manquent. La Ville de Genève, elle, fait son boulot dans ce domaine. Et même un peu plus, pour compenser l'inactivité (volontaire) de ses supposés «partenaires». Quant aux  EdS, le département de la culture (Sami Kanaan, donc) les transforme les uns après les autres en postes statutaires  et le Conseil Administratif a décidé d'en faire autant de tous les postes d'EdS dont il a hérité. Mais c'est le MCG qui a amené à la droite traditionnelle les voix qui lui manquaient au Conseil Municipal pour refuser la semaine dernière d'accentuer cette décision du Conseil Administratif et pour maintenir les EdS le plus longtemps possible en place : pensez, une main d'oeuvre bon marché à qui on fait faire à moitié prix le même travail que les employés de la Ville, on va pas cracher dessus quand on n'a pour seul critère, s'agissant de politique culturelle comme de tout autre champ politique, celui de l'équilibre des budgets, pour seul instrument culturel une calculette. Et pour seul horizon, celui de la commune de Genève, quand sa politique culturelle irrigue toute la région.

Dans la répartition actuelle (qui date tout de même de plus d'un siècle) des tâches entre le canton et la Ville, c'est cette dernière qui se retrouve en charge de l'essentiel de l'effort culturel public (hors l'école). Une commune de moins de 200'000 habitants assume cette tâche pour une région d'un million d'habitants. Une nouvelle loi cantonale sur la culture devait remédier à ce déséquilibre, mais aucun moyen supplémentaire n'étant accordé au canton pour mener une politique culturelle digne de ce nom, la situation ne va pas changer avant des années -et ce n'est pas la nouvelle configuration du parlement cantonal qui va améliorer les choses (mot d'ordre de la majorité : « quand j'entend le mot culture, je sors mon boulier »).
Résultat : quand un projet culturel d'envergure, celui de la Nouvelle Comédie, est prêt à être réalisé, seule la Ville est réellement prête à y mettre sa part. Mais en l'absence d'engagements crédibles du canton, et parce que l'« enveloppe » accordée aux investissements municipaux de la Ville a été réduite par le Conseil Municipal, ce projet risque d'être reporté de deux ans. Et renchéri de ce fait, puisque les coûts de construction vont augmenter et qu'il faudra maintenir la vieille Comédie en état de fonctionner deux ans de plus. Parce que la volonté du partenaire cantonal est défaillante, quand elle n'est pas purement rhétorique, le partenaire municipal devrait soit attendre qu'elle se réveille, soit renoncer ? On se battra au contraire pour que ce projet (comme celui du Pavillon de la Danse) soit rétabli dans son calendrier initial -mais on sait déjà qu'il, faudra pour cela se battre contre tous ceux pour qui une politique culturelle n'est qu'une cerise sur le gâteau, un luxe. Et même contre ces acteurs culturels pour qui un nouvel acteur culturel n'est qu'un concurrent ou un prédateur sur un espace qu'ils entendent garder pour eux-mêmes. Comme si une Nouvelle Comédie nuisait au Théâtre de Carouge...

Alors on se battra. Pour que l'effort culturel de la Ville se Genève se maintienne, et se renforce. Pour toute la culture, et tous les lieux culturels. Pour le Grand Théâtre et l'Usine, l'Orchestre de la Suisse Romande et la Cave 12, la Nouvelle Comédie et les théâtreux indépendants. Et ce combat, nous savons déjà que nous ne pouvons le gagner que si les acteurs de la culture à Genève se mobilisent aussi pour le mener. Comme le relevait amèrement dans la Tribune de Genève de samedi dernier le président MCG de la commission municipale des arts et de la culture, lorsqu'il y a deux ans quelques élus de droite ont tenté de couper à la hache dans les lignes budgétaires, le lendemain les milieux culturels étaient dans la rue, et la droite reculait.
La peur du manifestant est bien le début de la sagesse. Et la rue un lieu du combat culturel.

dimanche 9 juin 2013

Loi cantonale sur la culture : obscur éclaircissement...

« La future loi sur la culture votée au prochain Grand Conseil (...) doit aussi éclaircir les rapports de partenariat public entre la Ville et Canton », estimait récemment Sylvie Bonier, en édito de la « Tribune« ». Ouais, ben on sera déjà bien contents si elle ne les obscurcit pas, cette loi, les rapports de partenariat public entre la Ville et le canton. Alors attendre qu'elle les éclaircisse, franchement, relèverait du domaine de la foi aveugle. Et en cela comme en religion, on est franchement athées. Tentant d'expliquer pourquoi la fonction de Conseiller d'Etat n'est plus ce qu'elle était, Pierre-François Unger observait que «  nombre de décisions sont transférées à Berne sans que les moyens de les appliquer nous soient toujours octroyés. Ceux qui décident ne paient plus, et réciproquement ». Il a raison, Unger. Mais en gros, ce qu'il décrit, c'est exactement ce que de fort mauvais esprits soupçonnent le canton de Genève de tenter avec sa nouvelle loi sur la culture : s'arroger le pouvoir de décider en faisant supporter à d'autres (les communes en général  et la Ville en particulier) le coût de ces décisions...

Il est bien court, le chemin de la posture à l'imposture


Le Grand Conseil genevois a donc adopté, en troisième débat, une nouvelle loi sur la culture. Aucune loi ne va par elle-même « faire » une politique culturelle. Elle peut cependant donner des possibilités à  une telle politique. Elle peut aussi  imposer le « faire ensemble » comme une obligation; seule une loi peut d'ailleurs imposer aux communes qui n'ont pas de politique culturelle d'en avoir une. L'enjeu politique de la loi sur la culture est considérable, d'autant qu'il se double d'un enjeu financier atteignant plusieurs centaines de millions de francs par année (sans compter les investissements : ceux consentis, par exemple, par la Ville de Genève pour le seul Grand Théâtre (bâtiments, équipements lourds etc...) se chiffrent aussi, depuis 1945, en centaines de millions.

Si on  devait résumer l'enjeu politique de la loi, ce serait en se demandant si on va, à Genève, passer d'un système gouverné par le principe « qui paie commande » (et donc la Ville commande) à un système gouverné par l'ukaze « je commande, tu paies » (et donc le canton commande et la Ville paie). Car au-delà  des principes exprimés dans la loi, et des possibilités qu'elle offre, tout relèvera de choix politique, et donc du rapport de force entre les différents acteurs politiques -partis, organisations et institutions culturelles, collectivités publiques. Certes, la loi va poser le principe de la «concertation» -mais elle repose aussi sur l'évidence qu'entre ceux qui se concertent, l'un, le canton, a le pouvoir de décider, et pas les autres.
Dans le champ de la politique culturelle, à Genève, deux légitimités se confrontent, deux légitimités que la loi ne réconcilie pas : la légitimité de la loi et celle du terrain. La légitimité de la loi, c'est celle du canton : le pouvoir législatif, c'est lui, et lui seul (sous réserve du droit supérieur) qui le détient. La légitimité du terrain, c'est celle que donne à la Ville le pouvoir considérable de son budget culturel. La Ville, les communes, ne font pas la loi, mais sur le terrain, ce sont elles qui font la politique culturelle genevoise. Or la loi cantonale ne donnera pas de moyens supplémentaires au canton, mais seulement des possibilités et des ambitions, et les moyens ne vont pas suivre au budget cantonal (encore serons-nous heureux s'ils ne sont pas réduits -alors qu'ils n'atteignent actuellement que péniblement le tiers de ceux que la seule Ville consacre à la culture...)

Au départ, au moment de l'institution d'une commission d'experts chargée de « pondre » un avant-projet de loi, l'objectif était d'inventer une méthode de « faire ensemble ». Il s'agissait surtout d'éviter de reproduire, en se contentant de l'inverser, l'exercice tenté en 2007, celui du transfert de la responsabilité de la politique culturelle à  un seul des 46 acteurs institutionnels genevois (en 2007, c'était la Ville; en 2010, la tentation était forte d'opérer ce transfert vers le canton). Or inverser le sens d'une ânerie ne la rend pas moins ânerie que celle dont elle ne serait que le reflet, si on remplaçait le « qui paie commande » par le « je commande, tu paies » qui résume l'intention, à peine cachée, de quelques politiciens cantonaux. On passerait ainsi de l'ambition initiale de « faire ensemble » à un trivial « fais ce que je dis, pas ce que je fais », par lequel, plutôt que servir la politique culturelle, le canton s'en servirait pour régler ses vieux comptes avec la Ville.

Ce n'est pas d'un transfert de compétences dont la politique culturelle genevoise a besoin, mais d'engagements accrus. On ne peut donc se contenter de répartir autrement les moyens existants, ou, pire, des moyens réduits par les « réformes » fiscales annoncées. La volonté exprimée par la loi d'engager, enfin, sérieusement, le canton dans des investissements culturels de grande ampleur, et dans le soutien permanent aux institutions existantes, doit être saluée, mais elle doit aussi s'accompagner d'un engagement matériel cantonal supplémentaire, et important (de l'ordre de plusieurs dizaines de millions de francs en plus par année). Si cette condition  n'était pas remplie, la volonté qu'exprime la loi ne serait qu'une rhétorique hypocrite doublée d'une posture impuissante. Genève n'a besoin ni de l'une, ni de l'autre.
Et nous savons bien que de la posture à l'imposture, le chemin est bien court.

lundi 15 avril 2013

Fonds de tiroir

Donc, le chantier de la Nouvelle Comédie de Genève ne débutera pas comme prévu en 2016, mais en 2018. Au plus tôt. La faute à qui ? Au canton de Genève, qui ne pourra pas débloquer sa participation financière (45 millions, à hauteur de celle de la Ville) avant 2018, vu que s'il proclame sa volonté d'être désormais décisivement impliqué dans la politique culturelle, il est loin d'avoir accepté d'en assumer les conséquences. Mais la faute aussi à la majorité du Conseil Municipal de la Ville de Genève, qui a réduit les autorisations d'investissements et contraint le Conseil administratif à échelonner ceux qu'il proposait : d'abord le Grand Théâtre, puis le Musée d'Art et d'Histoire, enfin La Nouvelle Comédie. Pour laquelle il faudra d'ailleurs aussi consentir une rallonge de subvention par rapport à celle de la Comédie actuelle. Ben oui, Mesdames et Messieurs les Conseillers et llères d'Etat, députés et tées, conseillers et llères municipaux et pales : la politique culturelle, c'est pas seulement des discours, c'est aussi des sous....

Le PLR annonce un projet de loi pour «en finir avec les doublons, si chers et tellement inutiles ». Et explique que  «supprimer les doublons entre canton et communes, voilà un projet que les Genevois appellent de leurs voeux depuis longtemps »... voui. Sauf qu'il serait utile de donner des exemples de ces fameux «doublons» (services et institutions communales et cantonales faisant double emploi). Et d'éviter d'illustrer, sur le site de campagne du PLR, cette volonté de «supprimer les doublons entre canton et communes» par une photo du Grand Théâtre. Qui ne fait précisément «doublon» avec rien (c'est le seul opera de Genève), et pour lequel le canton ne fait strictement aucun effort (le Grand Théâtre est à la charge de la Ville toute seule). On rappellera donc que le doublon est une monnaie espagnole qui n'est plus en usage depuis deux bons siècles. Et que le discours du PLR sur les « doublons » commence sérieusement à être lui aussi hors d'âge... 

Le Grand Théâtre de Genève (l'opéra, donc...) sera fermé pendant deux ans, de l'été 2015 à l'été 2017 pour que puissent y être effectués d'importants travaux de rénovation, de mise aux normes de sécurité, de remplacement de l'appareillage technique et d'extension de ses insuffisants locaux administratifs. Ces travaux avaient été initialement budgetés à trente millions. Le budget a pris l'ascenseur et pourrait doubler. Et ça fait tousser des élus municipaux. Pourquoi municipaux et pas cantonaux ? C'est simple : parce que l'opéra de Genève, c'est la Ville de Genève qui le paie, pour l'essentiel. C'est-à-dire que si la Ville décide de ne plus payer, y'a plus d'opéra. Plus du tout. Vu que le canton de Genève ne paie rien, que l'autofinancement des spectacles ne couvre pratiquement rien d'autre que les spectacles eux-mêmes (il est d'ailleurs destiné à cela, et à rien d'autre), que le mécénat et le sponsoring n'amènent que des ressources additionnelles mais vingt fois moindres que l'effort consenti par la commune, et que les 44 autres communes du canton ne contribuent pas plus que les mécènes et les sponsors à la principale institution culturelle du canton. Que le canton aimerait bien se goinfrer, mais sans la payer. Ou en ne payant, très éventuellement, que ce qui coûte le moins et pas ce qui coute le plus (le bâtiment et son entretien, la machinerie et les équipements lourds). 2013, c'est l'année Wagner. Et apparemment, l'or du Rhône est au programme. 

On se souvient (en tout cas, on devrait) que la droite avait, en commission des finances du Grand Conseil, décidé de proposer un budget cantonal taillant dans les dépenses culturelles (avant de proposer en plénière du parlement un budget taillant dans toutes les autres dépenses, indistinctement, de 2 %). Le PS avait alors lancé une pétition dénonçant l'offensive contre les dépenses culturelles -une offensive qui rappelait furieusement celle tentée par la droite municipale il y a deux ans, et qui avait fait long feu grâce à la mobilisation des milieux culturels et artistiques. Or voilà que le RAAC (Rassemblement des acteurs culturels genevois) adresse à ses membres un message renvoyant dos à dos « la gauche et la droite (reparties) dans leurs éternelles luttes idéologiques ». Comme si les positions de l'une et celles de l'autre étaient équivalentes, comme si il n'y avait pas d'un côté des forces qui défendent les allocations publiques à la culture et de l'autre des forces qui veulent les réduire, voire, dans certains cas, les supprimer totalement. Bref, de la part du RAAC, du pur « ni à gauche, ni à droite ». Comme veut le faire accroire le MCG (très, très à droite, dans cette histoire budgétaire). Choisir entre être un lobby courtisan du gouvernement et un mouvement social de revendication, on sait, c'est dur. Mais apparemment,. le RAAC a choisi. Le lobby, et la Cour. Le côté cour, donc.

mardi 2 avril 2013

Rénovation et extension du Musée d'Art et d'Histoire de Genève : Dissocier ou couler ?

Le projet « Nouvel » de rénovation du Musée d'Art et d'Histoire de Genève s'est pris une nouvelle rafale de plombs dans l'aile, lors même que le Conseil Administratif en avait proposé une mouture remodelée, atténuant l'impact du projet initial pour désarmer les oppositions et éviter le référendum, et que l'on croyait ce nouveau projet acceptable par (presque) tous. Las ! Patrimoine Suisse reste opposée au projet, y compris dans sa nouvelle version, parce qu'opposée à tout comblement, total ou partiel, de la cour du bâtiment historique.  L'autre association de défense du patrimoine, Action Patrimoine Vivant, s'oppose à l'installation de mezzanines aux étages supérieurs. Bref, on s'achemine tout droit vers une impasse référendaire. Or comme la rénovation du musée est urgente (il n'a pas été rénové depuis plus d'un siècle, et commence à tomber en morceaux sur les visiteurs), mais que cette rénovation est liée, dans un « paquet ficelé », avec son extension c'est la rénovation qui risque de couler avec le projet « Nouvel »...

L'indispensable et l'utile sont en bateau... et ça tangue... qui va tomber à l'eau ?

Le feuilleton de la rénovation et de l'extension du Musée d'Art et d'Histoire de Genève approche de son terme : l'enjeu des derniers épisodes, c'est le sort qui sera réservé à son bâtiment historique (il n'est actuellement que « protégé » mais fait l'objet de deux demandes de classement, qui, si elles étaient acceptées, le rendraient intouchable), dessiné par l'architecte Camoletti comme une sorte de palais d'une Renaissance alourdie par le goût bourgeois du XIXe siècle, ou d'hôtel au sens classique du terme : un grand bâtiment ordonné autour d'une cour intérieure que l'architecte Vincent Mangeat compare à un «vide pulmonaire au centre de la cage thoracique», et qu'il n'accepte pas de voir remplie dans le projet Nouvel, même revisité, par « des plateformes et encore des plateformes ».
La Commission des monuments, de la nature et des sites (CMNS) avait, le 30 janvier, délivré un préavis « favorable sous réserves et avec demande de complément » au projet Nouvel révisé. La CMNS se ralliait donc à la proposition de la Ville, tout en demandant qu'un groupe de travail soit constitué pour suivre ce projet « pour tout ce qui est des questions liées à l'aménagement des abords du musée et des accès, l'occupation et l'utilisation des cours et de la toiture, la restauration du bâtiment » et l'orientation muséographique. La commission avait cependant émis quelques réserves et formulé quelques remarques, et suggestions : elle demeure par exemple opposée à l'élargissement de l'entrée du passage Burlamachi, et à sa fermeture au public par des grilles, et elle demande «expressément la conservation par le MAH de l'ensemble des éléments appartenant au patrimoine ». Sa position « favorable sous réserve », n'a donc pas été suivie par les deux associations de défense du patrimoine qui se sont penchées sur le projet : « Il y a trop d'éléments avec lesquels on ne peut pas être d'accord », résume Marcelin Barthassat, de Patrimoine Suisse, qui appelle Sami Kanaan à « tout remettre sur la table ». En outre, le côté «marchandage», pour ne pas écrire « chantage », du «partenariat public-privé» devant permettre le financement du projet pose toujours problème, les contributeurs privés posant comme condition à leur contribution (la moitié de la facture finale) l'acceptation du projet Nouvel (même remodelé).

Il y a l'indispensable, l'urgent, l'incontournable : la rénovation du Musée d'Art et d'Histoire. Et puis il y a l'utile, le souhaitable, le possible : son extension. La renovation est incontestée, le projet d'extension est contesté. Les lier l'une à l'autre, c'est prendre le risque que ce qui est nécessaire subisse le désaveu de ce qui ne l'est pas. D'où le caractère de plus en plus urgent, lui aussi, d'un « déficelage » du paquet, et de la présentation de deux propositions au Conseil Municipal : l'une contenant la rénovation et l'entretien (et celle-là pourra échapper au réféfendum), l'autre contenant le projet Nouvel, sur lequel le peuple municipal (puisque c'est la commune qui paie) pourra se prononcer. Parce que comme le rappelle fort utilement le chef du groupe des Verts au Conseil municipal, si le paquet reste ficelé et que « le projet est refusé au Municipal, tout part à la poubelle ». Et que tout y part aussi si le projet est soumis au peuple municipal et qu'il le refuse.
On peut s'attendre à ce que le projet révisé soit accepté par le Conseil Municipal. Mais on peut aussi s'attendre à ce qu'il fasse l'objet d'un référendum. Et on court sérieusement le risque que ce référendum, non seulement aboutisse, mais soit, devant le peuple, victorieux. Pas forcément pour de bonnes raisons, mais plutôt pour une addition de raisons et de motifs qui, isolément, ne seraient pas repris par une majorité des votants, mais qui, s'additionnant les uns aux autres forment une majorité dans un scrutin où on ne peut que voter « oui » ou « non » (ou blanc ou nul, certes...), où si les « oui mais » comptent pour des « oui », mais surtout les « non quoique » comme des «  non ». Peu semble pourtant importer à ceux qui, représentants de partis politiques, se sont prononcés pour un « oui » au paquet ficelant la rénovation du musée et son extension par le projet Nouvel, et qui paraissent aujourd'hui prêts à sacrifier l'indispensable (la rénovation) pour le plaisir de prendre sur l'utile la posture avantageuse du moderniste éclairé. Eclairé, ou aveuglé ?

Lorsque viendra devant le Conseil Municipal la proposition du Conseil administratif, amis lecteurs, égayez un peu la retransmission des débats en comptant, comme lorsque l'on compte des moutons pour s'endormir, le nombre de fois où des élu-e-s inspirés proféreront d'un air conquérant ce sonore truisme des envolées parlementaires : «il faut aller de l'avant !». On ira donc sans doute, en effet, de l'avant : droit dans le mur d'un référendum périlleux, ou le poujadisme anticulturel, pour qui toute dépense pour une institution culturelle est forcément excessive, le disputera à l'opposition au projet Nouvel lui-même. Que le projet Nouvel y succombe ne serait d'ailleurs qu'une péripétie : le plus grave serait que la rénovation du musée, et donc, dans l'état où il est, le musée lui-même, y sombre avec lui.