jeudi 12 novembre 2015

Démolition du cinéma "Le Plaza" ? On ne lâche rien !


Nous avions appris par la presse que le Conseil administratif de la Ville de Genève avait renoncé à faire recours contre la décision du canton d'autoriser la démolition du cinéma Le Plaza, alors même qu'il avait émis un préavis négatif -sur lequel le canton s'était assis- à la demande d'autorisation de la démolition, eu égard aux qualités de cette salle, à sa valeur architecturale, patrimoniale et culturelle. Or une motion et une pétition demandant précisément à la Ville de s'opposer à cette démolition, sont à l'examen à la commission des pétitions et à la Carts. N'aurait-il pas été, de la part du Conseil administratif  politiquement élégant, plutôt que préjuger cet examen par les commissions municipales, de faire recours contre l'autorisation de démolir, dans l'attente d'un vote du plénum, quitte à retirer ce recours si le plénum ne suivait pas les demandes de la pétition et de la motion ? Poser la question,  c'est (un peu) déjà y répondre. Et pour mieux y répondre encore, cinq recours ont été déposés lundi contre l'autorisation de démolir le Plaza. Parce que quand les zautorités baissent les bras, les citoyens lèvent le poing. Et que les seuls combats perdus d'avance sont ceux qu'on refuse de mener. Non mais.


"S'il n'y avait pas le cinéma, je ne saurais pas que j'ai une histoire" (Jean-Luc Godard)


Les raisons de sauver la salle de cinéma "Le Plaza", qui fut la plus grande et l'une des plus belles (sinon la plus belle) des salles genevoises ne manquent pas. Elles sont patrimoniales, sociales, culturelles. Objectives et affectives ("S'il n'y avait pas le cinéma, je ne saurais pas que j'ai une histoire", nous dit Jean-Luc Godard ). Spécifiques à cette salle et cohérentes avec d'autres combats, pour la défense d'autres lieux emblématiques. Et puisque la Ville renonce à défendre une position qui était pourtant la sienne, alors même qu'une motion et une pétition sont à l'étude dans les commissions municipales, et demandent toutes deux, précisément, que la Ville tienne sa position, il a bien fallu que des individus (un architecte, un cinéaste, un conseiller municipal, un député, un homme de théâtre...) le fassent, non pour la Ville en tant qu'institution politique, mais pour la ville en tant que corps vivant, que Civitas, qu'espace pour lequel nous n'acceptons pas de payer d'un cinéma de moins, un centre commercial de plus. La société propriétaire de la salle, en effet, veut en faire un centre commercial. Et pour échapper au principe des plans d'utilisation des sols, selon lequel on ne peut pas changer au gré de ses désirs de profits l'affectation d'un lieu, la société s'appuie sur un rapport supposé prouver qu'il n'est plus possible de rentabiliser la salle de cinéma comme telle -et qui a pondu ce rapport ? l'ancien exploitant, qui a foiré son exploitation et tient à ce qu'on croie que ce n'est pas de sa faute. Cette autojustification a fort opportunément servi au propriétaire de la salle d'argument pour demander, et obtenir, l'autorisation de la démolir. Et tant pis si cette salle est un véritable joyau d'aménagement et d'architecture. Et tant pis si le nombre de salles de cinéma indépendantes du pachyderme Pathé se réduit comme glaciers sous le réchauffement climatique. Et tant pis si le quartier ne manque pas de centres commerciaux : un de plus, c'est peut être parfaitement inutile, mais sans doute plus rentable qu'un lieu culturel.

Sauver un cinéma, c'est pourtant possible : il y a, à Carouge, l'exemple du "Bio". Et en Ville, celui, tout récent, de l'"Empire". Et celui, plus ancien, du "Paris", devenu "Manhattan" : le cinéma "Le Paris" avait ouvert ses portes le 3 octobre 1957, le jour du lancement du premier satellite artificiel de la Terre, le premier "Spoutnik" soviétique. "Le Paris", c'était une salle splendide de 700 places, sur trois niveaux desservis par des rampes d'accès. L'oeuvre de l'architecte genevois Marc-Joseph Saugey (et de l'ingénieur Pierre Froidevaux). Le même architecte qui conçut le cinéma "Le Plaza", aujourd'hui menacé. Rebaptisé en 1985 "Ciné-Manhattan", le cinéma de la place du Cirque fermait en 1988 : ses propriétaires voulaient utiliser ce volume pour agrandir le supermarché voisin (comme ceux du Plaza veulent le détruire pour le remplacer par des commerces). La lutte commence pour le sauver : l'Association pour la sauvegarde du cinéma Manhattan obtient en 1993 le classement de la salle comme monument historique. Une année plus tard, la Fondation Arditi la rachète, puis la cède à l'Etat. La salle est restaurée et modernisée avec l'appui de la Fondation Wilsdorf. Gérée par l'Etat et utilisée à nouveau comme cinéma (notamment pour la programmation du "cinéma des aînés"), mais aussi pour des manifestations culturelles et universitaires, la salle, devenue "Auditorium Fondation Arditi" est sauvée, non seulement dans sa matérialité achitecturale, mais aussi dans son affectation. Comme quoi, rien n'est impossible. Ni pour le "Bio", ni pour l'"Empire", ni pour le "Manhattan"... ni pour le "Plaza"...
La Ville nous lâche dans ce combat ? Le Conseil administratif renonce à défendre la position qui était la sienne, à combattre la démolition du Plaza ? Nous, on ne lâche rien : Le Plaza vaut qu'on le défende, comme on défend un lieu culturel rare contre le projet d'en faire un souk de plus.

mercredi 11 novembre 2015

Offensive de la droite contre l''Usine : "La Bêtise au front de taureau"


   
    

Le conflit entre l'Usine et Supermaudet et ses supplétifs municipaux aura au moins eu un mérite : mobiliser les milieux artistiques et culturels, bien au-delà des "alternatifs" pour la défense non seulement d'un lieu culturel mais de tous les espaces culturels, y compris les institutionnels, contre  la "bêtise à front de taureau" bureaucratique. Et s'il fallait trouver une vertu à ce conflit  (et à tous les autres conflits en gestation dans le champ culturel -y compris à propos d'institutions culturelles, comme la Nouvelle Comédie, voire le Grand Théâtre, ou la répartition des tâches culturelles entre le Canton et les communes) ce serait celle, pédagogique, de matérialiser l'importance d'un rapport de force politique, et de rappeler la nécessité de se battre. Parce que ça roupillait un peu, faut bien le dire, dans le champ culturel genevois, réveillé ces temps à coups de pompe dans le fondement. Alors, si Maudet, ses services et ses supplétifs municipaux peuvent, entre deux inaugurations de prisons, ressusciter une mobilisation de la jeunesse "querelleuse, protestataire et bohème" (comme la décrit, amoureusement, "Le Temps") et secouer le tissu culturel genevois, ils auront, involontairement, bien mérité de la République, de la Commune et de la culture, alternative ou pas. Alors, après Baudelaire, saluons donc, pour sa contribution à la résistance culturelle qu'elle-même nécessite, « l’énorme bêtise. La Bêtise au front de taureau »...

Nous parlons de culture, on nous parle de bibine ? "Nous n'avons pas les mêmes valeurs"

Comme nul ne l'ignore sans doute plus nulle part, la droite élargie, distendue, dilatée du PDC au MCG, est majoritaire (depuis 2011) au Conseil municipal de la Ville de Genève (tout en restant totalement minoritaire -voire utilitaire- au Conseil administratif). Majoritaire à condition précisément de se dilater d'un improbable "centre" (le PDC) à une extrême-droite qui persiste à ne pas s'avouer comme telle. Et cette "majorité" de bric et de broc a besoin, de temps à autre, de montrer qu'elle existe. C'est généralement sans grand effet, puisque dans le système genevois le pouvoir réel, au sein des communes, c'est l'exécutif qui l'a. Et donc le Conseil administratif. De gauche. Mais c'est pour la droite une raison supplémentaire de montrer ses muscles, à défaut de ses neurones. Parce que si elle ne le faisait pas, on pourrait douter de son existence. Et comme la droite municipale dilatée tient à ce qu'on sache qu'elle existe, il y a deux semaines, sous haute protection policière (le ridicule ne tue pas, à Genève) dans la salle des délibérations du Conseil Municipal, elle s'est fait exister, entre deux in jures adressées par le MCG au PDC,  en votant une délibération suspendant les subventions accordées par la Ville à l'Usine tant que celle-ci ne se sera pliée à la loi cantonales sur les estaminets.

Depuis maintenant deux semaines, inlassablement, on tente d'expliquer et, plus désespérément encore, de faire comprendre à la droite et à l'extrême-droite genevoises la différence qu'il y a entre un commerce de débit de boisson et un centre culturel (alternatif, qui plus est). Et la contradiction entre une réglementation bureaucratique et un fonctionnement autogéré. Peine perdue, évidemment : on ne fait pas boire, surtout pas à la Makhno, des ânes qui n'ont pas soif. Pour la droite municipale, l'Usine n'est pas un centre culturel. Nan. L'Usine, c'est un débit de boisson qui fait concurrence aux autres débits de boissons, et qui relâche dans la nature urbaine des bandes de sauvageons.  Pour la droite municipale genevoise d'aujourd'hui, l'Usine, ce n'est pas une salle de concert, un théâtre, un cinéma (qui ne programme que des films qui ne sont pas distribués en Suisse), un espace d'art contemporain, un atelier de sérigraphie, un autre de couture, un autre de graphisme, deux studios d'enregistrement, une radio, une imprimerie -et on en passe. Non, l'Usine n'est rien de tout cela, car rien de tout cela importe. L'Usine, c'est la Fête de la Bière et la Bande à Bonnot. Et Bonnot, c'est Sami Kanaan.

Brisons-là : on a la droite qu'on mérite, faut faire avec, et pas lui demander plus qu'elle n'a  : comme disait un vieux pasteur vaudois à propos du taborniau local, "il lui a été peu donné, il lui sera peu demandé". Pas d'avoir de la mémoire (l'Usine a été investie par les milieux culturels alternatifs il y a 26 ans, avec le soutien d'un Conseil administratif et d'un Conseil municipal de droite). Et surtout pas d'avoir un projet culturel, à moins de considérer que c'en soit un de fusionner la loi sur les estaminets avec celle sur les spectacles, et, dans l'indifférence à peu près générale (gauche comprise) de verrouiller par un règlement d'application kafkaïen les espaces d'interprétation (par les communes, notamment) de la loi.

Nous parlons de culture, on nous parle de bibine. Comme disait une pub pour des rillettes, "nous n'avons pas les mêmes valeurs". Ce qui se fait à l'Usine, la droite s'en fout, c'est ce qui s'y boit qui la mobilise. Et qu'est-ce qu'on vise quand on exige d'un lieu culturel qu'il se conforme à une loi sur les débits de boissons ? On vise précisément à le réduire à un commerce. Et à réduire à rien la possibilité d'un fonctionnement alternatif, autogestionnaire. "L'important, ce n'est pas la paperasserie, mais que l'Etat reconnaisse le projet collectif de l'Usine", a cru pouvoir plaider le Conseiller Administratif Sami Kanaan (qu'un MCG a traité de "subversif", ce que tout MCG doit considérer comme une injure suprême). Et puis quoi encore ? Un "projet  collectif" ? Et culturel, en plus ? Et alternatif, dans un lieu autogéré ? Mais il se croit où, et quand, le subversif ? Et "Le Temps" qui décrit l'Usine comme un "creuset de fête, d'intelligence, d'excès aussi", et comme "une part majeure, et quelquefois dérangeante, de la culture lémanique", il se prend pour le "Réveil Anarchiste" ?

lundi 2 novembre 2015

Projet scientifique et culturel du MAH : Hâte-toi lentement ?


    

Tel que vous nous lisez, là, on était tout inquiets : on n'avait aucune nouvelle du projet scientifique et culturel  (PSC) du Musée d'Art et d'Histoire, annoncé il y a un an, proposé par un Conseil scientifique, soumis à consultation auprès du personnel, et qui devrait être validé en ce moment. Partant du principe qu'un projet tel que celui de la rénovation et de l'extension du MAH doit témoigner d'une ambition culturelle le justifiant, et qu'avec un musée on a affaire à tout autre chose qu'à un centre commercial, on a demandé à notre Conseiller administratif préféré (le Che Kanaan, donc) de calmer notre angoisse et de nous assurer que ce projet scientifique et culturel nous sera communiqué à temps pour que nous puissions en débattre, et pour qu'il soit débattu lors de la campagne précédant la votation référendaire municipale du 28 février. Parce que c'est la condition sine qua non pour que le débat sur le sort de la rénovation et de l'extension du Musée d'Art et d'Histoire ne prenne pas le tour calamiteux d'un populisme "anticulturel" -du genre de celui qu'on entend et lit à propos de la Nouvelle Comédie. Ou de l'Usine.

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en un temps où le concept d'"industries culturelles et créatives" fait son chemin en le traçant comme une autoroute...

Le 22 septembre (premier jour de l'an, au cas où on ne vous l'aurait pas déjà dit...), une quinzaine de directeurs des vingt musées regroupés dans la Conférence des musées genevois (
Il y a une quarantaine de musées à Genève, visités chaque année par 1,2 million de personnes) ont présenté leurs programmes de saison 2015-2016. Le budget municipal genevois consacré aux musées publics ascende à 80 millions et représente plus du quart du budget total du Département de la Culture (et du sport). Pour autant, la Genève muséale n'a pas d'institution "phare", dont les expositions temporaires, plus que les collections (celles des musées genevois en général, et du MAH sont quantitativement considérables) attireraient un public massif -l'atout de Genève, s'agissant de ses musées, c'est sa diversité. Le "projet scientifique et culturel" (PSC) qu'on attend pour le MAH en fera-t-il un axe privilégié ? Mystère

Où en est-on d'ailleurs de ce projet qui doit exprimer et définir les ambitions du MAH, et dont nous avons déjà eu l'occasion de dire que lui seul pouvait justifier un projet de nouveau musée tel que celui qui sera soumis au vote populaire fin février ? Un calendrier, transmis à la commission des arts et de la culture du Conseil Municipal, avait détaillé le processus d'élaboration de ce document : En octobre 2014, "premières réflexions sur les grandes lignes", par un Conseil scientifique*, puis, dans les quatre mois suivants, une consultation du personnel sur ces "grandes lignes". En février 2015, examen d'un rapport intermédiaire, puis nouvelle consultation du personnel. On passe ensuite à la définition même des grandes lignes du PSC, avec en mai 2015, toujours par le Conseil Scientifique, une réflexion sur ses développements, puis une nouvelle consultation du personnel et enfin, en octobre -on y est, donc...- la validation du document final. Ce calendrier a-t-il été tenu ?  Le personnel a-t-il été consulté comme il était prévu ? Le Conseil municipal pourra-t-il s'exprimer, ne fût-ce qu'en commission, sur son contenu, avant le vote populaire ? Un peu de flou s'est dissipé -mais il en reste encore suffisamment pour qu'au risque de lasser notre patient lectorat, nous "remettions la compresse" de nos interrogations. Interrogé (gentiment) au Conseil Municipal, le Che Kanaan nous a répondu qu'on aurait notre pitance. Pas encore un vrai projet scientifique et culturel "à la française", dont l'élaboration prend des années et qui s'appuie sur un PSC précédent, mais des éléments substantiels d'un tel PSC, capables de faire débat. Et nous voilà rassurés. Impatients, mais rassurés. Alors on attend. Et dès qu'on les a. ces éléments substantiels d'un PSC, on ouvre le débat. Sur une page Facebook dédiée, parce qu'on est modernes.

Un musée n'est pas une Maison de quartier ou un centre de loisirs. Il n'importe guère à sa fonction qu'il soit doté d'un restaurant panoramique (même offrant "une vue unique sur le Vieille-Ville et la rade, de jour comme de nuit", ainsi que le MAH vante celui dont il espère être doté)-et un conservateur est autre chose qu'un chargé de com'... Pour un musée comme pour n'importe quel équipement culturel, il ne suffit plus d'exister, il faut aussi pouvoir justifier son existence et le soutien matériel reçu de la collectivité. De cette justification, sans doute la fréquentation, l'audience, peuvent-elle être un critère (en en tout cas un argument pour obtenir un financement), mais à en faire le critère essentiel, on ravalerait l'institution (le musée) au rang d'un centre commercial ou d'un parc d'animation -or on  parle ici du MAH, pas de Disneyland... il est vrai qu'en un temps où le concept d'"industries culturelles et créatives" fait son chemin en le traçant comme une autoroute, il devient difficile d'affirmer une "mission culturelle" irréductible au délassement... Raison de plus, cependant, de l'affirmer.
Alors on va l'affirmer. Et on espère que le projet scientifique et culturel du MAH, à tout le moins ses "grandes lignes", l'affimera aussi.

* Cécile Aufaure, directrice du projet de rénovation du Musée de l'homme (Paris), Isabelle Graesslé, directrice du Musée international de la Réforme (Genève), Marie-Paule Jungblut, directrice du Musée historique de Bâle, Roger Mayou, directeur du Musée international de la Croix-Rouge (Genève), Andreas Spilmann, directeur du Musée national suisse...

jeudi 29 octobre 2015

Un modèle que la droite genevoise exècre : Haro sur l'Usine !


    

On a donc passé (comme cela nous arrive au moins une fois par année) quatre heures, mardi et mercredi, au Conseil Municipal, à entendre la droite et l'extrême droite de cet auguste assemblée exhaler son allergie à l'Usine, à ce qu'elle représente et à ce qu'elle revendique, à son fonctionnement et à son public. Prétexte de ce défouloir : d'abord, l'opposition de l'Usine, centre culturel, à la prétention des services du Conseiller d'Etat Maudet de la traiter comme cinq débits de boissons devant chacun obtenir une autorisation; ensuite, l'expression de cette opposition par une manifestation, dimanche dernier, lors de laquelle des déprédations (essentiellement des tags, mais aucune violence physique) furent commises; enfin, le soutien apporté à l'Usine par le Conseil administratif (de gauche) que la droite locale (élargie, distendue, dilatée) incapable de s'y renforcer, tient désormais presque en la même exécration que l'Usine elle-même) : « Nous ne souhaitons pas voir saucissonner ce lieu qui fonctionne comme une structure unique, un modèle d'autogestion (qui) permet des interactions entre les différentes entités qui le composent ». Et si c'était précisément à ce modèle qu'en a la droite genevoise (dont certains membres, naguère, du temps où il y avait à Genève une droite intelligente -o tempora, o mores- furent pourtant à l'origine de la reconnaissance officielle de la spécificité de l'Usine) ?


La liberté est incontrôlable, ou n'est pas. Comme l'Usine ? Comme l'Usine...

On devrait se féliciter de ce que l'Usine intéresse à ce point la droite et l'extrême-droite du Conseil Municipal de la Ville de Genève qu'elle s'en prenne à elle rituellement, au moins une fois par année. Se féliciter même qu'elle puisse obséder certains. Parce que cet intérêt, sinon cette obsession, l'Usine les mérite. Par sa programmation, par son fonctionnement, par son rôle dans le paysage culturel genevois. Las ! Ce n'est pas cette programmation, ce fonctionnement, ce rôle qui intéresse, qui obsède, la droite à propos de l'Usine. C'est la bibine et les tags. Ce qui se fait à l'Usine, la droite s'en fout, c'est ce qui s'y boit qui la mobilise. Peu importent le théâtre, le cinéma, la musique, la galerie, les ateliers de l'Usine, l'accueil d'activités expressives pour les handicapés : hier soir, il était évident que pour la droite et l'extrême-droite municipales, l'Usine n'était rien de plus qu'un débit de boisson faisant concurrence aux honnêtes tenanciers des autres débits de boissons et un repaire de sauvageons lâchant sur la ville apeurée des hordes de barbares incendiaires se livrant à des exactions sanglantes. Bon, faudrait peut-être arrêter le crack, là...

Que pour la droite et la droite de la droite genevoises, l'Usine ne soit que de la bière et des tags, cela en dit plus sur sa conception des lieux culturels, de leur pluralisme, de leur fonctionnement, de leur rôle -et  du rôle de la Ville dans leur maintien, que tous les discours qu'elle peut nous tenir par ailleurs sur le Grand Théâtre, la Nouvelle Comédie ou la Maison de la Danse. El il nous vient une étrange nostalgie : celle d'une droite disparue, capable non seulement de tenir un discours culturel mais aussi de mener une politique culturelle soucieuse du pluralisme des formes, des disciplines et des lieux. Mais si le mot « nostalgie » est l'un des plus beaux de la langue française, la nostalgie elle-même est fort mauvaise conseillère politique et il nous faut bien faire avec la droite qu'on a, quelque regret que l'on puisse ressentir de sa décadence culturelle.
Cette « droite qu'on a »  veut, à la traîne de Pierre Maudet et de ses services, appliquer à un lieu culturel une loi sur les débits de boissons -mais combien de débits de boisson proposent du théâtre, du cinéma, de la musique, une galerie, un atelier sérigraphie ?  L'Usine, dans la réalité de cette ville, dans son paysage culturel, c'est plus de 80 événements par mois, de toutes natures, dans toutes les disciplines et par toutes les formes d'expression artistiques. L'Usine, dans la réalité de cette ville, dans son paysage culturel, ce sont plus de 5000 spectateurs par semaine, pour du théâtre, du cinéma, de la musique, des arts plastiques, des performances.
Enfin, il convient de faire justice du reproche fait à l'Usine de son "ingratitude" à l'égard de la collectivité publique qui la soutient et la subventionne. Faire justice de ce reproche, c'est admettre qu'un lieu culturel, des acteurs culturels, n'ont aucune gratitude à devoir à quelque autorité que ce soit, et que toute politique culturelle publique doit accepter que ceux qui en bénéficient crachent dans la soupe qu'on leur sert, qu'ils sont un peu là pour cela, et que cela fait partie de leur rôle.

L'acteur culturel, l'agitateur culturel qu'il est forcément, est ingrat. Il ne remercie pas. Il ne félicite pas. Mais il est bien le seul dont les décideurs d'une politique culturelle ne peuvent se passer. La culture, les institutions culturelles, les lieux culturels, ce ne sont toujours que les hommes et des femmes incommodes, ingrats, insatisfaits,  revendicatifs, bref : ingérables, qui les peuplent. C’est à ces incommodes que les collectivités publiques ont affaire, si elles ne veulent pas n’avoir affaire qu’à des archives. Ce sont ces incommodes qui font vivre, raisonner, créer les lieux où s'invente la culture vivante, quoi que l'on pense, aime ou déteste de ce qui s'y invente. Ce sont ces incommodes qui en ces lieux  font ce qu’il n'y faut pas faire. Y disent ce qu’il faut taire. Y montrent ce qui devrait rester caché. Un vieux philosophe du nom d’Adorno le disait : « La liberté de l'art, son indépendance vis-à-vis de ce que l'on exige de lui, se fonde dans l'idée d'une société libre et anticipe en un certain sens sa réalisation ».

Gestionnaires des lieux de la création, les collectivités publiques se retrouvent gestionnaires de la liberté -et elle est incontrôlable, ou n'est pas.
Comme l'Usine ? Comme l'Usine.

 




mercredi 7 octobre 2015

Brèves


Dans un courrier de lectrice à la «Tribune de Genève», paru le 26 septembre, la présidente de la Fondation pour l'agrandissement du Musée d'art et d'histoire, Martine Brunschwig-Graf, s'en prend aux opposants à cet agrandissement, qui, sous la plume du Conseiller municipal Tobias Schnebli, s'en étaient, eux, pris au  partenaire  de la Ville dans ce projet, le milliardaire Jean-Claude Gandur, que Martine Brunschwig-Graf qualifie au passage de « mécène ». La présidente de la Famah donne comme exemple d'un beau mécénat dont la Ville de Genève a bien profité celui du duc de Brunswick, qui a légué à la Ville sa fortune à la condition qu'on lui érige un mausolée là précisément où il le voulait. Résultat : une espèce de boursouflure néo-gothique genre Disneyland, qui ne suscite plus d'indignation esthétique que parce qu'elle ne suscite plus que la rigolade. Ben si c'est comme ça que les partisans du projet Nouvel veulent convaincre les habitants de la Ville de voter en faveur de ce projet fin février prochain, les opposants peuvent dormir tranquille...

On ne vous resservira pas ici notre réaction à l'opposition du PLR, de l'UDC et du MCG au projet de «Nouvelle Comédie». Mais entre le discours « anticulturel » des uns (faut arrêter de soutenir la culture, c'est le sport qu'il faut soutenir), le discours comptable des autres (« les caisses sont vides » -dans un canton dont les caisses reçoivent chaque année dans les huit milliards de francs ?), le prétexte  (la nouvelle répartition des tâches), on fait tout de même observer (innocemment) que ceux qui ne veulent pas que le canton paie pour la Nouvelle Comédie sont les mêmes que ceux exigent qu'il paient pour le Stade de la Praille -qui ne programme rien, tombe en morceau comme la Comédie actuelle mais au contraire de la Comédie actuelle (et de la future Nouvelle Comédie) reste désespérément vide à au moins 85 % même lorsque le Servette FC y joue... alors bon, on demande pas à ces gougnafiers de s'intéresser au théâtre (cette forme obsolète d'expression, comme disait l'un d'eux -qui le disait d'ailleurs aussi du cinéma), on leur demande seulement un soupçon de miette de cohérence...

mardi 6 octobre 2015

Anciennes pitreries et Nouvelle Comédie : Quand le PLR surjoue Tartuffe


   

Par neuf voix (PLR, UDC, MCG) contre six (la gauche et le PDC), la commission des travaux du Grand Conseil a décidé d'inviter le parlement genevois à refuser d'entrer en matière sur le crédit proposé par le Conseil d'Etat pour compléter celui que la Ville de Genève, par un vote largement majoritaire de son Conseil Municipal , à accordé au projet de "Nouvelle Comédie". Les explications données par le PLR pour justifier le vote de ses commissaires (l'opposition du MCG et de l'UDC étant déjà connue et, s'agissant d'un projet culturel, relève du réflexe pavlovien) sont d'une assez monumentale tartufferie : le PLR a d'abord voulu ajourner le vote, alors que tous les éléments du projet set tous les critères d'un prononcement, quel qu'il soit, sont connus  sont connus depuis des mois. Il a ensuite expliqué qu'il fallait attendre les premiers résultats de la réforme de la répartition des compétences entre les communes (et, s'agissant de la culture, surtout de la Ville) et le canton, réforme qui n'aboutira pas (si elle aboutit...) avant 2017 alors que le chantier de la Nouvelle Comédie devrait s'ouvrir en 2016, si on veut éviter que les coûts prennent l'ascenseur. Il a enfin, par la voix du député Zweifel, considéré que la Ville pouvait tout payer toute seule (alors que le PLR de la Ville ne cesse de clamer que la Ville est au bord du gouffre financier), et conclu en apothéose tartuffière, par la voix du président du parti, Alexandre de Senarclens, que ce n'était "pas de gaieté de coeur" que le PLR s'apprêtait à couler le projet en rendant impossible son financement paritaire entre la Ville et le canton...


La culture coûte tro cher ? Essayez l'inculture...

  Le PLR s'apprête donc à rejoindre l'UDC et le MCG dans le refus du financement cantonal du projet de Nouvelle Comédie, la Ville de Genève ayant, elle, accepté sa part (équivalente à celle du canton) dans ce financement. Si l'opposition du PLR au financement du projet de nouvelle Comédie fait basculer la majorité parlementaire dans le refus de ce financement, soutenu par la gauche et le PDC et déjà combattu par l'UDC et le MCG, le projet est-t-il condamné ? non. D'abord, parce que la moitié de son financement est déjà acquise par la décision du Conseil Municipal de la Ville de Genève de voter les crédits nécessaires, et qu'aucun référendum municipal n'a été lancé contre cette décision. Ensuite, parce qu'une initiative populaire pourrait suppléer au refus du Grand  Conseil si, dès son lancement, elle est portée par une large mobilisation de la "société civile", et soutenue par un large front politique, autour de la gauche et du PDC. Enfin, parce qu'au Conseil Municipal, la levée de la conditionnalité du crédit municipal par le vote du Grand Conseil est aussi envisageable, comme d'ailleurs un crédit additionnel, mais là encore, la gauche à elle-seule ne suffira pas à l'obtenir. Rien, en tout cas, ne sera obtenu pour la Nouvelle Comédie sans une forte mobilisation de cette part de la "société civile" pour qui la culture n'est pas la cerise sur le gâteau, mais la pâte même du gâteau -l'étoffe dont sont tissées nos sociétés, et dont le théâtre dévoile la trame.

Reste donc, en attendant, à tenter de convaincre une majorité du Grand Conseil de soutenir la proposition du Conseil d'Etat : l'accord de la gauche est acquis. Celui du PDC semble l'être aussi, en principe (mais connaissant l'animal, on n'en sera sûr qu'après le vote). Et le PLR est divisé. Y'aura-t-il au sein de ce parti suffisamment de députés et de députées capables de réfléchir et de voter par eux-mêmes (en bons libéraux, si ce qualificatif a encore un sens), en fonction du projet qui leur est soumis et non des ordres reçus de leurs chefs, sous-chefs et caporaux ?

Au fond, en sabordant le financement du projet de Nouvelle Comédie, c'est aussi la Loi cantonale sur la Culture et la réforme de la répartition des tâches que le PLR saborde : la loi, en réduisant l'ambition du canton de prendre sa part de la politique culturelle à un discours sans engagement réel, et la réforme, utilisée d'ailleurs comme prétexte pour ne pas accepter de financer la "fabrique de théâtre", en campant sur la situation actuelle qui voit la Ville prendre à sa charge la plus grande part du financement des grandes institutions culturelles. Le projet de Nouvelle Comédie, c'est le test de légitimation de la nouvelle Loi cantonale sur la culture, et de vérification de la réalité des discours tenus sur la nouvelle répartition des tâches entre le canton  et les communes, et en particulier entre le canton et la Ville, dans un domaine -la politique culturelle- où la présence du canton tient de la figuration hallebardière. Couler à la fois la Nouvelle Comédie, la Loi sur la Culture et la nouvelle répartition des tâches ? Beau travail, les gars... "Vous trouvez que la culture coûte trop cher ? Essayez l'inculture"... et votez PLR.

La Nouvelle Comédie, ce n'est pas l'actuelle Comédie déplacée et agrandie, c'est une "fabrique de théâtre" comme Genève n'en a jamais connue -une institution culturelle centrale, dans un quartier nouveau. Ce projet  est le projet culturel le plus important de ces vingt dernières années, et pour les vingt années à venir : ce n'est pas, comme pour le projet MAH+, un projet de rénovation et d'extension d'une institution existante, on est bien au-delà d'une simple (mais coûteuse) "nouvelle salle" : on est dans un projet de nouvelle institution culturelle, avec une nouvelle ambition et un nouveau cahier des charges.  Et c'est sans doute bien ce qui effraie le plus la droite. Ce projet ne se heurte à aucune opposition "patrimoniale" (c'est un projet ex nihilo), aucune opposition à la nature d'un financement privé (il n'y a pas de Gandur à l'horizon) : restent une opposition financière (faut faire des zéconomies), une opposition corporatiste (incarnée par le PLR Frederic Hohl, dont l'argumentation d'organisateur de spectacle et d'"événements" se résume en gros à "moi, ce théâtre, j'en n'ai pas besoin"), et une opposition culturelle (ou inculturelle ?) : le théâtre qui se fera à la Nouvelle Comédie n'intéresse que quelques centaines d'întellos de gauche, de toute façon, le théâtre est une forme d'expression obsolète, et c'est dans le sport qu'il faut investir, pas dans la culture.
Il est vrai que jamais un Hohl de gare ne sera un foyer de théâtre...


dimanche 23 août 2015

MAH+ : vivement qu'on vote...


   
     On va donc sans doute voter (probablement au début de l'année prochaine, histoire de pas perturber les élections fédérales de cet automne) sur le projet de rénovation et d'extension du Musée d'Art et d'Histoire de Genève. Ce "et" qui ficèle rénovation et extension a toute son importance : il ne sera pas possible de soutenir l'indispensable rénovation d'un musée qui commence à tomber en morceaux sur ses visiteurs et son personnel, sans soutenir en même son extension selon un projet contesté de maintes parts -ni sans accepter son financement lui aussi contesté. Et il ne sera donc pas possible, pour la même raison, de voter "non" à ce projet d'extension sans voter en même temps "non" à la rénovation du vieux bâtiment de Marc Camoletti. "Sans rénovation rapide, le MAH devra fermer, rappelle la co-présidente du comité de soutien ("MAH+) au projet soumis au vote. Elle a raison, Charlotte de Sénarclens. Sauf qu'en ficelant la rénovation du musée à son extension dans la version Nouvel-Jucker, les partisans de celle-ci, y compris le Conseil administratif et le Conseil Municipal, ont pris le risque de sacrifier celle-là. Autrement dit, de sacrifier l'indispensable sur l'autel du (forcément) contestable (tout projet l'est).

Deux représentants des Ateliers Jean Nouvel, invités en avril par le "Cercle de soutien au MAH", ont qualifié de "dogmatiques" les oppositions au projet, et assuré ne pas être "ébranlés par les convictions de la partie adverse (car) tout cela semble très politique" (un mot grossier, "politique", apparemment). Soit. Alors, soyons dogmatique. Et politique puisque référendum il y a eu, qu'il a très vraisemblablement abouti, que vote populaire très vraisemblablement il y aura, et que débat politique il pourra donc, peut-être, éventuellement, y avoir (quoi de plus "politique" en effet qu'un référendum populaire ?), et pas seulement un étripage sur le pognon ou les vieilles pierres...  "Les opposants se battent contre autre chose que le projet architectural", ajoutent nos nouvelophiles (qui se trompent en tout cas sur les motivations des opposants pour des raisons patrimoniales qui, eux, se battent précisément contre le projet architectural, et ont récolté plus de la moitié des signatures du référendum).

Pourquoi rénover et agrandir un musée, qu'y mettre, et qui y convier ?  "Premier objet de la collection, le bâtiment (du musée) est au service du contenu", écrit le MAH  en octobre 2014, dans ses "éléments pour un projet culturel". Alors, certes, sur l'ensemble des oeuvres et objets qu'il conserve, le MAH actuel ne peut en exposer que 1,5 %, faute de place. Le projet Nouvel-.Jucker prévoit de rendre possible l'exposition de 8 % des collections, y compris celles d'horlogerie et d'instruments anciens de musique. Mais peut-on partir du besoin d'exposer toutes les pièces détenues par le musée pour en justifier l'extension ? Va-t-on exposer les 20'000 pièces de la collection d'horlogerie ? tous les pistolets, toutes les hallebardes, toutes les armures, toutes les croûtes dont on a accepté la donation parce qu'une pièce de valeur s'y était glissée et qu'on ne pouvait l'accepter sans accepter aussi les croûtes ?

Un musée n'est pas une Maison de quartier ou un centre de loisirs. Il n'importe guère à sa fonction qu'il soit doté d'un restaurant panoramique (même offrant "une vue unique sur le Vieille-Ville et la rade, de jour comme de nuit", ainsi que le MAH le vante)-et un conservateur est autre chose qu'un chargé de com'... Pour un musée comme pour n'importe quel équipement culturel, il ne suffit plus d'exister, il faut aussi pouvoir justifier son existence et le soutien matériel reçu de la collectivité. De cette justification, sans doute la fréquentation, l'audience, peuvent-elle être un critère (en en tout cas un argument pour obtenir un financement), mais à en faire le critère essentiel, on ravalerait l'institution (le musée) au rang d'un centre commercial ou d'un parc d'animation -or on  parle ici du MAH, pas de Disneyland... même si l'ombre de l'Oncle Picsou plane sur le dossier.

Optimistes comme on est (forcément, on est de gauche..), on attend donc que s'ouvre vraiment un vrai débat sur le projet de nouveau Musée d'Art et d'Histoire dans les murs de l'ancien. Un débat sur l'impact architectural du projet, bien sûr (ce débat là est déjà lancé), sur son financement (et le fameux "partenariat public-privé" qui l'assure, avec l'apport de la Fondation Gandur pour l'Art), et sur le projet culturel qui justifie l'effort proposé à la Ville de Genève.  Après le vote du Conseil Municipal, favorable (par 49 voix contre 25) au projet d'extension du Musée d'Art et d'Histoire qu'il co-finance avec la Ville de Genève, l'homme d'affaire et collectionneur Jean-Claude Gandur, ravi de ce vote, a admis que, référendum oblige, "de toute façon, le peuple décidera. C'est sa ville et c'est son musée" ("20 Minutes" du 22 mai).
On ne saurait mieux dire, camarade...