mercredi 27 février 2013

Rénovation et extension du Musée d'Art et d'Histoire de Genève : Du nouveau Nouvel ?

Les Conseillers administratifs Rémy Pagani et Sami Kanaan ont présenté la dernière version du projet de rénovation et d'extension du Musée d'Art et d'Histoire Une version qui n'est pas loin d'être en fait un nouveau projet, « exemplaire et ambitieux ». Le projet précédent avait provoqué une levée de boucliers des organisations de défense du patrimoine -et un préavis négatif de la Commission des monuments, de la nature et des sites (CMNS), un référendum menaçant d'être lancé. Le nouveau projet, élaboré avec la participation de membres de la CMNS, est présenté comme un « bon compromis » par Rémy Pagani et comme une « avancée importante vers un projet de grande qualité » par Sami Kanaan), tient compte des exigences des uns (le Musée, les mécènes) et de celles des autres (les défenseurs du patrimoine), qui ont salué avec prudence les changements apportés.

« ...respectueux de la substance historique du bâtiment... »

Le nouveau projet de rénovation du Musée d'Art et d'Histoire réussit-il le « grand écart » qu'évoque Sami Kanaan « entre un projet qui doit faire sens du point de vue architectural et muséographique et un projet qui doit tenir compte des contraintes patrimoniales » ? On a en tout cas renoncé à forcer l'entrée du nouveau musée dans le bâtiment historique de l'ancien, pour se résoudre à l'y déposer sans le violenter. En février de l'année dernière, la Commission cantonale des monuments, de la nature et des sites demandait de revoir le gabarit du projet initial, et de le ramener aux limites légales, de l'étendre aux Casemates, de modifier la structure portante de la construction implantée dans la cour du musée, et de libérer l'espace de cette cour. C'est donc choses faites. Le projet «Nouvel-bis» a joué avec les contraintes qui lui étaient imposées pour améliorer le projet initial : il  réduit le remplissage de la cour intérieure du bâtiment historique de 1910, préserve trois de ses quatre façades et y laisse passer la lumière jusqu'au rez-de-chaussée : la plupart des plateaux prévus sont remplacés par des mezzanines (mais le niveau inférieur de la cour resterait presque entièrement recouvert par un plateau utilisé comme espace d'accueil) et la toiture du sommet de la structure serait vitrée. Le gabarit du projet a été abaissé de sept mètres, les nouveaux étages supérieurs se superposant (de façon «réversible», assure-t-on) à l'édifice de 1910. Les autres structures nouvelles implantées dans le bâtiment historique ne seraient plus ancrées dans ses murs, mais reposeraient sur leurs propres fondations. Un restaurant et un forum souterrain restent prévus, le restaurant étant redimensionné et le forum s'installant sous la cour des Casemates (qui accueillera aussi des locaux techniques) et non plus sous celle du Musée. Le nouveau projet, dont le Conseil Administratif assure qu'il est à la fois «respectueux de la substance historique du bâtiment et en adéquation avec son temps », répond donc à plusieurs (mais pas à toutes) objections des opposants au projet initial. Il répond également à une nécessité, une utilité et une opportunité : la nécessité de rénover le musée, parce qu'on en attend autre chose qu'il tombe par morceaux sur la tête de ses visiteurs, serve de frigo l'hiver et de four l'été; l'utilité de l'agrandir, d'offrir de nouveaux espaces d'exposition, d'accueil et d'animation, parce que les plus merveilleuses collections ne servent à rien si elles restent dans des caves (les collections d'horlogerie et d'instruments anciens sont ainsi presque totalement soustraites aux visiteurs du musée actuel); l'opportunité, enfin, de faire participer des fonds privés au financement des travaux de rénovation et d'extension.

Cela fait maintenant plus d'un siècle que le bâtiment principal du musée, celui dû à l'architecte Camoletti, n'a pas été rénové, et plus de quinze ans qu'on projette de le rénover sans y arriver. Il commence à tomber en morceau. Et la muséographie a évolué, en un siècle : on attend désormais autre chose d'un musée qu'il soit un hangar, fût-il luxueux, d'exposition. On en attend qu'il soit un acteur culturel. Mais on doit aussi se garder de diluer la fonction muséale dans un vaste souk spectaculaire et marchand : si un musée n'est pas un hangar, il n'est pas non plus un supermarché. Les critiques et l'action des défenseurs du patrimoine ont permis de faire évoluer positivement le projet Nouvel. Il convient donc maintenant  d'examiner non plus sa forme , mais son contenu, le discours culturel que contient tout projet de cette envergure. Car il ne s'agit pas seulement d'agrandir des espaces : il s'agit surtout de savoir à quoi on va les utiliser, et ce qu'ils auront à dire à celles et ceux qui y entreront.

Enfin, il va falloir se pencher avec attention, et même circonspection, sur la convention, nouvellement reformulée, passée entre la Ville et la Fondation Gandur, et bien mesurer ce que la première accorde à la seconde en échange de la participation financière de celle-ci à l'extension du Musée. Qu'est-ce que la Ville accorde à la Fondation Gandur pour n'avoir pas à payer ce que la Fondation Gandur, ou Jean-Claude Gandur lui-même, acceptera de payer (40 millions)  ? Parce que si on veut bien croire que Jean-Claude Gandur soit un noble mécène désintéressé, on sait qu'il n'a pas fait sa fortune dans le mécénat artistique, mais dans le commerce du pétrole, et qu'il s'est par exemple, récemment, lancé, en Sierra Leone, dans un vaste projet de production de bioéthanol à  partir de la canne à sucre -le genre de production qui, en supplantant les cultures vivrières des pays où elle s'implante « ne peut se prétendre en faveur des paysans et durable quand il entraîne le déplacement de ces derniers de leurs terres pour y produire du bioéthanol » dont il n'ont que faire, comme le relevait Yvan Maillard Ardenti, de Pain pour le prochain. Qu'est-ce que cela à voir avec le projet d'extension d'un musée genevois ? Dans le montage financier nécessaire à la réalisation de ce projet, les fonds promis par la Fondation Gandur sont indispensables -et en échange de ces fonds,  le musée public accueillera dans ces propres espaces quelque chose comme un musée privé accueillant les collections de la fondation.
Il n'est donc pas, pour une ville comme Genève, dérisoire de se demander d'où, et de quoi, viennent les ressources de ceux qui contribuent à ses institutions culturelles.

mercredi 30 janvier 2013



BEGGAR'S OPERA : modeste contribution à l'histoire de la scène lyrique genevoise









"L'opposé est utile, et des choses différentes naît la plus belle harmonie et toutes choses sont engendrées par la discorde."
(Héraclite, Fragments, VIII)






AVERTISSEMENT



Compte tenu des heures, franchement nocturnes, qui sont celles de la  rédaction de ce blog, de la possible consommation de substances  psychotropes par le rédacteur avant la rédaction et de l'obsolescence du  matériel informatique dont il s'obstine à faire usage, il est  inévitable que les textes qui suivent soient émaillés de fautes de  frappes, d'inattention, d'orthographe, de grammaire et de syntaxe. Le  rédacteur prie le lecteur, et plus encore la lectrice, de bien vouloir  l'en excuser. Et de l'en excuser durablement, vu qu'il n'a aucune  intention de se plier bêtement aux rythmes circadiens communs, ni de  signer la temponne, ni de changer de matériel informatique avant que le  sien n'ait définitivement cessé de faire semblant de fonctionner.





Investissements culturels à Genève : Déshabiller Paul pour rhabiller Jean ?

Le Conseil Municipal de Genève a voté il y a trois semaines, à une majorité écrasante (seul le MCG s'y est opposé) une motion demandant de rétablir pour 2015 les travaux de rénovation du Grand Théâtre, que le Conseil administratif envisageait de reporter à 2017. La même droite traditionnelle, augmentée de l'extrême-droite, avait fait accepter un mois auparavant une réduction de 40 millions du volume d'investissements autorisés chaque année. Or les travaux au Grand Théâtre coûteront, au moins, 30 millions et demi de francs. On a donc, en un mois, voté une restriction et heureusement décidé de n'en pas tenir compte...

Année Wagner : Du « navire amiral » au Vaisseau Fantôme ?

Il y avait dans la proposition votée par le Conseil Municipal de Genève un constat explicite et un constat implicite.  Le constat explicite, c'est celui de l'urgence des travaux à effectuer au Grand Théâtre. Elle est incontestable. Le constat implicite, c'est celui de l'absurdité de poser aux investissements autorisés des limites qui obligent à jouer les projets les uns contre les autres, à repousser les uns pour pouvoir réaliser les autres, à en privilégier certains et à en abandonner d'autres, alors que tous ceux qui étaient prévus l'étaient parce qu'ils étaient importants et, pour certains, à la fois urgents et indispensables. Ce constat implicite, les auteurs de la motion acceptée hier par le Conseil Municipal ne le posent pas. Soit parce qu'ils s'y refusent, soit parce qu'ils n'ont pas conscience de ce qu'implique leur proposition. Mais à vrai dire, peu importe : La proposition de rétablir les investissements prévus pour le Grand Théâtre dans le délai où ils étaient prévus permet de mesurer les conséquences directes, concrètes, d'un vote que le même Conseil Municipal qui «  débloque » plus de 30 millions pour l'opéra a produit un mois auparavant, en réduisant de 40 millions de francs le volume d'investissements autorisés chaque année. Or ceux qui demandaient de garantir les investissements en faveur du Grand Théâtre étaient aussi de ceux qui demandaient de réduire l'ensemble des investissements autorisés... Il aurait fallu, pour être crédibles, qu'ils  disent à quels investissements ils proposent de renoncer pour assurer celui qu'ils veulent privilégier, ou alors qu'ils proposent franchement de revenir, au moins partiellement, sur la réduction globale des investissements. Il est vrai qu'ils pouvaient difficilement admettre que cette décision était dangereuse, et que confondre la comptabilité et la politique est un exercice absurde.

Les travaux à effectuer au Grand Théâtre sont urgents pour permettre à l'opéra de fonctionner et pour assurer à celles et ceux qui y travaillent des conditions de travail et de sécurité dignes du statut de leur employeur -la Ville, ou la Fondation. Mais il est inacceptable de jouer les urgences les unes contre les autres, le Grand Théâtre contre le Pavillon de la Danse, le Pavillon de la Danse contre le BAC et le BAC contre Saint-Gervais. Ce qui était demandé au Conseil Municipal, c'est de déshabiller les uns pour pouvoir habiller l'autre. Mais si on nous disait qui habiller, le Grand Théâtre, qui en effet en a un besoin urgent, on ne nous disait pas qui déshabiller :  le pavillon de la danse ? la Nouvelle Comédie ?  le Musée d'Art et d'Histoire ? Le Musée d'ethno ? Saint-Gervais ? La Maison Tavel ? le Bâtiment d'art contemporain ?
Faire une politique culturelle digne de ce nom dans une Ville comme Genève, c'est, pour le moins, en entretenir, voire en créer, les lieux. Le Conseil Municipal sait, puisqu'il a les chiffres, les listes, les détails en main, que cela coûterait 150 millions. Il fait semblant aujourd'hui de croire que cela peut n'en coûter que 110, et qu'on peut faire tenir dans ces 110 millions ce qu'on avait déjà beaucoup de peine à faire tenir dans 150 millions. Il ignore délibérément que reporter certains investissements nécessaires est soit impossible, soit dangereux, soit coûteux (le report des travaux au Grand Théâtre coûterait quatre millions...), voire à la fois dangereux et coûteux.  L'exemple des travaux proposés à la Bibliothèque de Genève aurait pourtant déjà dû lui faire comprendre que dans ces domaines, dire « non » aujourd'hui revient à dire « oui et plus cher » demain...

Le Conseil Municipal avait deux attitudes possibles : avoir le courage et la cohérence élémentaires d'admettre qu'il s'est trompé en coupant 40 millions dans les possibilités d'investissements, et les rétablir au niveau de ce qui est nécessaire, ou se lancer dans un marchandage de souk dressant les projets les uns contre les autres, et faisant payer aux uns l'urgence accordée aux autres. C'est cette attitude qu'il a choisie. On en prend acte, mais il y a dans ce Conseil des élues et des élus, et des groupes, qui n'entendent pas renoncer à ce que la Ville se donne les moyens de ses responsabilités et de ses ambitions culturelles, et le débat que nous avons eu hier sur le Grand Théâtre, nous l'aurons séance après séance, pendant toute l'année, pour d'autres institutions à soutenir, d'autres lieux à créer, d'autres investissements qu'il faudra rétablir. Parce que si le Grand Théâtre est la principale institution culturelle de la région, il n'est pas tout le tissu culturel genevois à lui seul, et que les investissements que l'on doit y consentir, et que nous voulons y consentir, ne sont pas les seuls à être urgents, ni les seuls à être indispensables, ni les seuls à être légitimes. Et donc, pas les seuls à devoir être rétablis.

mercredi 9 janvier 2013

Budget de la Ville de Genève : Le poids (légitime) de la culture



En adoptant, mi-décembre, à un pas de course de fond plutôt que celui du marathon habituel, le budget de la Ville de Genève, le Conseil municipal a adopté le budget culturel de la Commune. C'est-à-dire le plus important de ses budgets spécifiques, et le plus important budget culturel de la région. Et peut-être même (mais on n'a pas vérifié avec toute la rigueur scientifique qu'on nous connaît) le plus important de toutes les municipalités de Suisse. Un acte politique déterminant, donc. Mais un acte politique contraint par la responsabilité que la répartition des tâches régnant à Genève impose à la commune (elle pourrait certes s'y soustraire, mais ce serait, de sa part, parfaitement irresponsable, dans tous les sens du terme) et par les limites posées par la doxa politique régnante : celle de l'équilibre budgétaire et de la modestie des ambitions. Limites qui, très concrètement, empêchent la politique culturelle genevoise de se déployer comme elle devrait.

Politique culturelle genevoise : la Ville ou le désert...

Le budget culturel de la Ville de Genève est celui sur lequel repose l'essentiel du tissu culturel de toute la région : sans l'effort que la Ville consacre à sa politique culturelle, sans les ressources financières qu'elle y affecte, il n'y aurait plus à Genève plus ni opéra, ni orchestre symphonique de niveau international, ni musées publics, ni bibliothèques publiques, ni théâtres publics (hors celui de Carouge), plus beaucoup de théâtres privés, et plus de ballet permanent. Un presque désert culturel, en somme. S'agissant du budget de la culture -le plus important, financièrement parlant, avec ses 250 millions de francs par an, des champs politiques couverts par la Ville, et le seul où elle est première non seulement de toutes les communes mais également (et de loin) par rapport au canton, nous avons dit, en commission, notre satisfaction de voir les engagements culturels de la municipalité maintenus, même si le département de la culture a du lui-même réduire ses ambitions initiales, mais nous avons dit aussi notre regret que cette continuité ne puisse matériellement s'accompagner pas de choix nouveaux. Le cadre budgétaire général l'empêche, et même si ce cadre n'est ni taillé dans le marbre ni coulé dans le bronze, il reste étroit parce qu'on s'acharne à faire prévaloir des critères comptables sur les critères politique -en l’occurrence, ceux de la politique culturelle. Cette contrainte pèse en particulier sur les investissements (d'autant que la commission des Finances, puis le Conseil Municipal, en a réduit le volume), mais aussi sur les dépenses et les subventions courantes.

On est donc contraints de pratiquer ce que la droite définit, pour la dévaluer, comme une « politique de l'arrosoir » (tout le monde reçoit, mais personne ne reçoit suffisamment), condition du pluralisme culturel. A cette politique, que nous soutenons même (ou surtout) lorsqu'elle a mauvaise presse, s'oppose celle de choix exclusifs qualifiés de « priorités » : quelques uns reçoivent tout ce dont ils ont besoin, les autres ne reçoivent rien. C'est user de l'arme financière pour promouvoir une culture officielle. Et de toute évidence, ce sont les grandes institutions qui capteront les ressources disponibles, ne serait-ce que parce qu'elles coûtent cher à faire exister même sans aucune programmation et sans aucune activité. D'où l'utilité, la nécessité même, de ce que le budget de la Ville de Genève appelle les «fonds généraux», qui permettent précisément de mobiliser et d'affecter les ressources nécessaires au maintien d'un maillage culturel ne reposant pas uniquement sur les institutions pérennes disposant de grosses subventions également pérennes (le seul Grand Théâtre consomme le quart des charges de toutes les institutions culturelles, le Musée d'Art et d'Histoire le cinquième), mais aussi sur des dizaines d'acteurs plus récents, plus précaires, souvent associatifs, et qui disparaîtraient purement et simplement si la collectivité publique ne les soutenait plus. Les domaines du théâtre, de la danse, du livre disposent de tels fonds -et s'il n'était pas opportun de les « regonfler » dans le cadre du débat budgétaire, comme le proposait le groupe « Ensemble à gauche », il sera nécessaire de le faire en cours d'année, d'autant qu'au regard des moyens affectés aux institutions culturelle pérennes (160 millions de francs), ceux affectés à ces fonds généraux sont fort modestes (moins de 3 %). Or ce ne sont pas seulement des lieux qui en vivent, de la création qu'ils rendent possibles, des spectacles qu'ils permettent : ce sont aussi des emplois, des salaires, des compétences qu'ils maintiennent.

Enfin, il va bien falloir qu'on se prononce clairement sur le partage des responsabilités et des charges entre collectivités publiques -et plus précisément, entre la Ville et le canton de Genève. Or le partage des charges avec le canton relève de l'espérance illusoire : vu l'état de son budget et l'incertitude des prévisions sur les budgets à venir, il ne faut rien attendre du canton, du moins rien attendre en termes de soutien matériel. En revanche, on peut en attendre des volontés politiques de s'impliquer davantage dans le champ culturel -mais que valent ces volontés si elles ne se traduisent pas trivialement en millions de francs -disons plutôt : en dizaines de millions de francs ? Elle ne vaudraient alors que ce que vaut une volonté de prise de contrôle sans volonté d'en assumer les responsabilités matérielles.
Une volonté bureaucratique, pas une politique culturelle.

jeudi 7 juin 2012

Rénovation et agrandissement du Musée d'Art et d'Histoire : Et MAH, et MAH, et MAH...


Il y a un mois, un mardi soir, à minuit moins une, le Conseil Municipal de la Ville de Genève a voté une rallonge de près de trois millions de francs au crédit d'étude de la rénovation et de l'agrandissement du bâtiment historique du Musée d'Art et d'Histoire. Un crédit d'étude de quel projet ? Le projet déposé par l'Atelier jean Nouvel (et ses associés genevois), qui avait déjà fait l'objet d'un précédent crédit d'étude. Mais également, quoique sans le dire, et par la bande, comme incidemment, et en tout cas furtivement, une partie du projet « alternatif » défendu ( www.patrimoinegeneve.ch/index.php?id=1928) par les deux associations de protection du patrimoine qui contestent le projet « Nouvel » : Patrimoine Suisse et Action Patrimoine Vivant...

La Florence des Medicis, le Paris de Mitterrand, la Genève des nuques raides


Le Conseil Municipal de la Ville semble avoir enfin compris que l'enjeu de la rénovation et de l'extension du Musée d'Art et d'Histoire ne se réduisait pas au destin d'un seul projet (le projet Nouvel) mais était cette rénovation et cette extension elles-mêmes, sur la nécessité desquelles il n'y a aucun doute, aucune opposition. Parce que Genève mérite mieux qu'un musée qui tombe sur la tête de ses visiteurs, un musée qui ne peut exposer ses propres collections faute de place, un musée qui ne peut présenter qu'une muséographie convenue. Du coup, même le crédit additionnel d'étude proposé par l'Exécutif municipal n'était pas réellement contesté (ou ne l'était que pour la forme). Ce qui était contesté, et contestable, c'était, et reste, la limitation de l'étude au seul projet Nouvel.


Le problème de la Ville de Genève, de son Exécutif, de son Conseil Municipal, ce n'est pas encore de se prononcer définitivement sur le projet Nouvel, mais de commencer à constituer un rapport de forces politique pour faire accepter par le Peuple Souverain la dépense nécessaire au financement de la rénovation et de l'extension de son principal musée (qu'à cette dépense publique s'ajoute ou non un apport privé importe certes financièrement, mais assez peu politiquement : toute dépense publique pour un projet culturel est combattue par référendum, qu'elle soit de deux, de dix, de cinquante ou de cent millions de francs). Si au refus pavlovien de toute dépense s'ajoutent les refus du contenu d'un projet, de sa localisation, de son apparence, de son impact sur le patrimoine, ou pire de la nationalité de son auteur ou de la couleur politique de ses soutiens, cette dépense et ce projet sont, devant le peuple, condamnés.


Nous ne sommes pas, à Genève en 2012, dans la Florence des Médicis ou le Paris de Mitterrand. Nous ne sommes pas dans la situation de ces villes et de ces Républiques où le choix d'un Prince ou d'un mécène, s'impose. Nous sommes dans une vieille république de nuques raides et de porte-monnaies verrouillés, où rien ne se se fait, aucun projet culturel, aucun geste architectural, sans l'accord populaire. Il avait suffit d'un seul parti (pas même représenté au Conseil municipal), d'une association de quartier et d'un groupe d'amis des arbres pour réunir un tiers des suffrages contre le nouveau musée d'ethnographie. or nous en sommes déjà, contre le projet Nouvel, à trois partis politiques et deux associations de défense du patrimoine le combattant et prêts à lancer un référendum contre lui. Vouloir tenter de le faire passer en force, n'étudier que lui, n'imaginer que lui, ne proposer que lui, ce n'est même plus le condamner lui, c'est condamner pour longtemps ce qu'il est supposé permettre : la rénovation et l'extension du principal musée genevois. Ce n'est pas un discours artistique, architectural, culturel que nous tenons là ? Ce n'est que de la politique ? Sans doute... mais dans une démocratie, les choix culturels passent par des choix populaires.


Le Conseil municipal a entrouvert, très prudemment, un soupirail, mardi soir, pour l'étude d'alternatives au projet Nouvel : c'est un tout petit premier pas fait pour s'éloigner de la menace d'un refus de faire, pour reprendre les termes mêmes de la lettre d'information du MAH, « entrer pleinement (le musée) dans le 21e siècle »... Parce que pour l'y faire entrer, il faudra bien demander la clef à ceux qui la détiennent, et qui ne sont ni les architectes, ni les experts, ni les conseillers municipaux, mais les citoyennes et les citoyens.



dimanche 22 avril 2012


Politique culturelle genevoise et projet de loi cantonale : Quand deux légitimités se confrontent

Tentant d'expliquer pourquoi la fonction de Conseiller d'Etat n'est plus ce qu'elle était, le président du Conseil d'Etat genevois, Pierre-François Unger observait dans « Le Temps »  que « nombre de décisions sont transférées à Berne sans que les moyens de les appliquer nous soient toujours octroyés. Ceux qui décident ne paient plus, et réciproquement ». Il avait raison, Unger. Mais ce qu'il décrivait, c'est exactement ce que de mauvais esprits accusent le Conseil d'Etat genevois de tenter avec son projet de loi sur la culture : s'arroger le pouvoir de décider en faisant supporter à d'autres le coût de ces décisions... Car à Genève, dans le champ de la politique culturelle, deux légitimités se confrontent : celle de la loi et celle du terrain. La légitimité de la loi, c'est celle du canton. La légitimité du terrain, c'est celle de la Ville, des villes, des communes -celle des moyens et des actions entreprises. La vieille distinction de l'Etat et de la Commune, de celui qui gouverne les gens et de celle qui administre les choses...


« Donnez les spectateurs en spectacle, rendez-les acteurs eux-mêmes » (Jean-Jacques Rousseau)

Nous avons à inventer, pour la politique culturelle de toute une région, le moyen de «faire ensemble» -celui de « fais ce que je dis» existant déjà : c'est celui de l'injonction bureaucratique ou princière. L'objectif d'une loi cantonale sur la culture, c'est d'être une loi pour la culture, c'est que le canton serve la politique culturelle genevoise, pas qu'il s'en serve pour régler ses comptes avec la Ville. Le projet de loi cantonale est d'ailleurs issu de cette volonté de « faire ensemble », et il est heureux que cette volonté soit un peu plus clairement affirmée dans le projet définitif que ce n'était le cas dans l'avant-projet. Reste que des ambiguïtés sont à lever et des clarifications à apporter, sur la concertation, la répartition des compétences et les moyens financiers.
La concertation, d'abord : Compte tenu du poids, dans la politique culturelle régionale, des communes en général, des villes en particulier et notamment de celle de Genève, la concertation entre le canton, la Ville, les villes et les communes n'est pas seulement un principe rhétorique auquel il conviendrait de sacrifier dans un texte de loi, mais elle est la condition même de la crédibilité de ce texte, et de l'engagement du canton dans le champ culturel. Et la concertation n'est pas réductible à la consultation : l'une est horizontale et implique une prise de décision en commun, l'autre est verticale et renvoie  la décision à qui consent à consulter.
La répartition des compétences, ensuite : donner au canton la possibilité de faire tout ce qu'il a envie de faire dans le domaine culturel sans en référer aux communes rompt avec le principe de subsidiarité encore présent dans la loi actuelle, et accorde au canton des compétences qui sont aujourd'hui essentiellement celles des communes -et tout particulièrement de la Ville de Genève.  La République est certainement mieux à même qu'une commune toute seule, d'assumer le travail de coordination des politiques culturelles. Mais elle n'est pas mieux à même qu'elle de financer ces politiques, ni de les concrétiser sur le terrain : on ne peut pas reproduire dans le champ culturel ce qui prévaut dans le champ scolaire, où le canton définit les programmes et les rythmes et emploie les enseignants, les communes assumant la construction, l'entretien et la conciergerie des bâtiments.
Les moyens financiers, enfin : les diverses réformes fiscales qui nous pendent au râble menacent les finances du canton, de la Ville, des villes et de presque toutes les communes (y compris celles qui pensent pouvoir y gagner). La suppression de la taxe professionnelle communale et de l'imposition sur le lieu de travail et la baisse de la fiscalité des entreprises feraient perdre à la seule Ville presque un quart de ses ressources, soit entre 230 et 270 millions, ce qui équivaut à la totalité de son budget culturel.  Or non seulement le projet de loi n'offre aucune garantie que le canton pourrait se substituer matériellement à la Ville, mais devant la constituante, les conseillers d'Etat Longchamp et Hiler ont clairement annoncé que le canton ne pourrait pas assumer la charge financière des compétences supplémentaires qu'il s'attribuerait. Alors qui le pourra? Et qui fera les frais de cet assèchement des ressources fiscales de l'une (la Ville) sans compensation par un effort accru de l'autre (le canton) ? Poser la question, c'est y répondre : « la culture paiera », et d'abord la création culturelle.

Si trivial que cela semble, le « faire ensemble » n'est pas qu'une pétition de principe, c'est aussi le « payer ensemble ». La République veut se doter d'une politique culturelle, et il faut dans la soutenir dans cette volonté : il était grand temps que l'on admette qu'une République ne se constitue pas d'abord par la police, mais par la culture. Mais il est grand temps aussi d'admettre qu'une politique culturelle ne peut se réduire à un texte de loi et à un discours sur elle-même et que s'il faut certes mettre des mots dans une loi, il faut aussi mettre la main à la poche. Sans quoi les mots sont creux. Bruyants, mais creux.

vendredi 13 avril 2012

Rénovation du musée d'Art et d'Histoire : un préavis de poids

Pas de Nouvel, bonne nouvelle ?

Le 29 février dernier, la Commission des monuments, de la nature et des sites a délivré un préavis défavorable à la requête en autorisation de construire déposée le 10 novembre par la Ville, pour la rénovation du Musée d'Art et d'Histoire. Le préavis de la CMNS ne porte cependant pas sur le principe de cette rénovation, que tout le monde s'accorde à considérer comme nécessaire et urgente, mais sur le seul projet pris en compte jusqu'à présent, celui de l'Atelier Jean Nouvel et de ses partenaires genevois. Si la Ville continue à s'accrocher à ce seul projet de rénovation, à n'en étudier sérieusement aucun autre et en particulier à ne pas étudier celui présenté par les associations de défense du patrimoine, ce n'est plus seulement le risque que l'on court, mais désormais la certitude que l'on peut annoncer, de se diriger tout droit et très vite dans une impasse et de condamner toute rénovation du musée, soit par refus de l'autorisation de construire, soit par provocation d'un référendum...

Décrocher la bernique Nouvel du rocher du MAH

Le préavis négatif donné par la Commission des monuments, de la nature et des sites au projet « Nouvel » de rénovation du Musée d'Art et d'Histoire n'hypothéquerait pas si lourdement cette rénovation si la Ville ne s'accrochait pas si obstinément à ce seul projet de rénovation -nous avions pourtant proposé au Conseil municipal de faire étudier en commission le projet alternatif de « Patrimoine Suisse », mais nous n'avions pas été suivi. Et c'est bien dommage, parce qu'on y a sans doute perdu l'avantage qu'aurait donné à la rénovation du MAH l'ouverture du débat à d'autres projets que celui de l'atelier Jean Nouvel.

Certes, la CMNS ne délivre que des préavis, et le Conseil d'Etat pourrait n'en pas tenir compte, mais ils pèsent lourd, ces préavis, dans des débats qui se concluent souvent par des référendums. Or le préavis de la CMNS reprend pour l'essentiel les objections des associations de défense du patrimoine, opposées au projet Nouvel et, au moins pour l'une d'entre elles (Patrimoine Suisse), favorables à un projet alternatif et donc à la rénovation du musée -mais pas à n'importe quelle rénovation : en respectant l'rchitecture du bâtiment Camoletti. Il veut préserver la cour « à l'italienne » du bâtiment actuel (et son apport de lumière naturelle), mais accepte (comme la CMNS) de la couvrir par une verrière. Il propose l'excavation du sous-sol pour un auditorium et des espaces d'exposition; il envisage l'affectation de l'ensemble du quadrilatère au MAH, pour en faire un véritable « quartier du Musée » en utilisant le bâtiment de l'école des beaux-arts après un accord avec le canton, et le remblai de la butte de l'Observatoire pour une extension, dissociée du bâtiment central mais offrant un espace additionnel plus important que celui proposé par le projet Nouvel. Bref, le projet de Patrimoine Suisse intègre des préoccupations et propose des aménagements que le projet Nouvel n'intègre et ne propose pas, mais il entend répondre aux mêmes objectifs que le projet Nouvel, s'il propose d'y répondre autrement. Il offre donc un deuxième scénario pour ces objectifs : admettez qu'il serait à la fois absurde et stupide de refuser toute étude de ce deuxième scénario, lorsque l'on sait que le premier est contesté, qu'il le sera par un référendum, qu'il faudra donc voter et qu'il faudra, pour gagner ce vote, c'est-à-dire faire accepter par le peuple une dépense de plusieurs diozaines, et peut-être d'une centaine de millions de francs, constituer une coalition qui soit potentiellement majoritaire. Et qu'on ne pourra pas constituer à la fois contre les associations de défense du patrimoine et contre les adversaires de tout investissement culturel, quel qu'il soit.

Et puis, au-delà du débat sur la rénovation du musée, il y a celui, qui ne se mène guère, sur le rôle même d'un musée. Avant d'être un lieu culturel, le musée public est un signe social, qui dit l'identité que revendique la collectivité dont il émane. Mais les musées, aujourd'hui, se mercantilisent, se conçoivent comme des lieux de consommation de marchandises culturelles. Une consommation qui se mesure comme toute consommation : quantitativement, par le nombre de consommateurs et par le chiffre d'affaire. Coiffer le MAH d'un restaurant et combler sa cour intérieure participe de cette évolution, et de cette dévaluation, des musées. La signature de Nouvel n'y ajoute qu'un peu de prestige, ou du moins qu'un peu de glamour médiatique. L'ancien conservateur cantonal Bernard Zumthor y voit, non plus le signe d'un projet muséal, mais celui de « l'inféodation du champ culturel à la futile idéologie du paraître ». Nous partageons ce constat. Mais pour que le débat s'ouvre sur ce qu'il exprime, et donc sur ce qu'on attend de nos musées, il faut d'abord pouvoir se sortir de la guerre de tranchées ouverte autour de la rénovation du MAH, et on ne s'en extirpera pas de nos tranchées tant qu'on s'accrochera au projet Nouvel comme une bernique à son rocher.