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dimanche 26 mai 2019

"Pour une politique culturelle cohérente à Genève" : Faire ensemble, enfin...


Avec 83,18 % des suffrages, c'est un véritable triomphe qu'à obtenu l'initiative "pour une politique culturelle cohérente à Genève". Il est vrai qu'elle n'était combattue que par la droite de la droite (l'UDC, le MCG), mais même une partie de son électorat l'a soutenue. Le canton est donc proclamé par la constitution grand coordinateur de la politique culturelle genevoise, en concertation permanente avec les communes.Ce qui va forcément impliquer, sauf à vider la nouvelle disposition constitutionnelle de toute substance, sa représentation dans les instances dirigeantes des grandes institutions actuellement en mains de la Ville et des communes (le Grand Théâtre, la Nouvelle Comédie, le Théâtre de Carouge... et pourquoi pas les grands musées municipaux ?), mais aussi sa participation financière au fonctionnement de ces institutions. Le débat politique va maintenant se déplacer au niveau de la mise en oeuvre de la disposition votée par le peuple. Et il va être serré, ce débat -les premières déclarations de la droite, en tout cas, le laissent présager. Il n'empêche : ce que le vote populaire a adoubé, c'est un principe qui nous est cher : "faire ensemble", entre le canton, la Ville et les 44 autres communes, une politique culturelle digne de Genève.

Dimanche, les milieux culturels se sont affirmés comme une force politique. Et c'est une excellents nouvelle...


Dans le journal de l'ADC (Association pour la danse contemporaine), en décembre 2017, Fabienne Abramovitch posait la question du "contre-pouvoir" que pourraient, et devraient, exercer les acteurs culturels et sociaux : "les budgets de la culture et du social sont systématiquement menacés : comment éviter cela ? il faut nous penser et nous organiser différemment, instiller un véritable contre-pouvoir". Le triomphe dimanche dernier de l'initiative "pour une politique culturelle cohérente à Genève" peut être pris comme un succès de ce contre-pouvoir, et les initiants ont raison d'y voir "une grande et belle victoire" : l'initiative a été conçue et lancée par les milieux culturels, seuls. Et son acceptation massive donne un mandat clair au Conseil d'Etat et au Grand Conseil -mais aussi aux communes, et donc au Conseil administratif et au Conseil municipal de la Ville de Genève. Le Conseiller d'Etat Thierry Apothéloz avait d'ailleurs pris les devant : en juin de l'année dernière déjà, il plaidait :"La confiance entre le Canton, les communes et les milieux culturels doit être renforcée", un " bilan de la loi sur le répartition des tâches sous l'angle de la culture" doit être établi, en admettant "que des changements sont possibles", notamment en revenant sur "la séparation abrupte entre la création et la diffusion". Et il organise cet automne un "dialogue culturel cantonal" avec les communes et adressera à la fin du mois un "message culturel" qui sera mis en consultation pendant deux mois, puis soumis au Conseil d'Etat à la rentrée.

Le mandat constitutionnel adopté dimanche doit en effet être traduit en actes. Et cette traduction va inévitablement entrer en contradiction avec la loi sur la répartition des tâches en matière de culture (LRT-2), qui se livrait à un découpage assez absurde des tâches en fonction de critères relevant plus de la nomenclature à la Linné que d'une véritable réflexion sur la nature et les enjeux de la politique culturelle. Le PLR Murat Alder ne veut pas que la LRT-2 soit "démantelée". Démantelée, elle ne le sera peut-être pas. Mais détricotée, il faudra bien qu'elle le soit. Et les exécutifs et les parlements cantonaux et communaux ne sont plus seuls à pouvoir le faire :  Dimanche, les milieux culturels se sont affirmés comme une force politique. Et c'est une excellents nouvelle...

mercredi 15 novembre 2017

Saison des intempéries sur le Grand Théâtre


Coitus interruptus

Comme on le sait, le Grand Théâtre prend l'eau. Le 13 octobre dernier, le département municipal de Constructions et de l'Aménagement avait annoncé d'importantes infiltrations d'eau en sous-sol, retardant de quatre mois le chantier de rénovation du bâtiment de la place Neuve, et d'autant le retour de l'Opéra sur son site -ce qui du même coup l'empêche d'ouvrir chez lui sa saison 2018-2019, avec tout ce que cela implique de perturbations de sa programmation (exit, la Tétralogie wagnérienne prévue), de pertes de ressources et de dépenses supplémentaires à sa charge. Le PLR a d'ailleurs sauté sur l'occasion pour exiger (par voie de motion qui ne peut rien exiger, le Conseil administratif en faisant à peu près ce qu'il veut) la nomination d'un expert "indépendant". Et presque en même temps (c'est la saison des intempéries), le Conseil d'Etat annonçait qu'il renonçait à proposer au Grand Conseil que le canton prenne sa part de la "gouvernance" de la principale institution culturelle (hors l'école) de la région.


Le champ culturel n'est pas un jeu de legos, qu'on assemble ou disjoint à sa guise

Au printemps, on semblait proche d'un accord entre les exécutifs du canton et de la Ville de Genève sur la "gouvernance" et le financement du Grand Théâtre. La majorité de la commission des finances du Grand Conseil avait certes préavisé négativement la subvention cantonale de trois millions de francs au Grand Théâtre, mais le Grand Conseil l'avait finalement votée : elle restait de toute façon quatre fois moins importante que celle accordée par la Ville, laquelle se charge en outre des salaires de la moitié du personnel de l'institution, de l'entretien et de la rénovation du bâtiment et de l'équipement technique (au total, la Ville paie chaque année autour de 45 millions de francs pour "son" opéra). Le budget du Grand Théâtre, de 64 millions pour la saison 2017-2018, ne pouvait être équilibré si la subvention cantonale ne lui était pas accordée (elle avait d'ailleurs été inscrite au budget cantonal), alors même que les dépenses artistiques de l'opéra sont couvertes par les recettes des spectacles. La subvention cantonale avait finalement été accordée, mais il y a quelques jours, le Conseil d'Etat annonçait qu'il suspendait la négociation avec la Ville sur la répartition de leurs tâches, charges et responsabilités respectives dans le Grand Théâtre et qu'il se retirait du Conseil de Fondation de l'institution (dont au passage le président du gouvernement cantonal disait toute l'absence d'importance qu'il lui accordait). "Nous renonçons à mettre le pied dans le Grand Théâtre", résumait François Longchamp - à vrai dire, ce n'était pas son pied que la Ville attendait que le canton il y mette, mais un peu de sa tête. Il n'y mettra donc qu'un peu d'argent, sans garantie de pérennité.

Que signifie le coitus interruptus du canton ? D'abord, sans doute, une pression sur la Ville : la participation pérenne du canton à la "gouvernance" et au financement du Grand Théâtre est une garantie de sécurité pour l'institution, dont le déficit structurel, depuis plus de dix ans, est de plusieurs millions, et qui n'est tant bien que mal comblé qu'en prélevant une partie des recettes des spectacles -ce qui réduit les ressources artistiques de l'opéra. Se retirer de la Fondation, et ne pas garantir d'apport durable à son fonctionnement, c'est évidemment la prendre en otage mais c'est aussi exercer sur la Ville, dont dépend l'existence même du Grand Théâtre, une forme de chantage : soit vous faites ce qu'on vous dit de faire, soit vous assumez seuls les conséquences de votre refus de le faire.
Mais c'est aussi prendre le personnel du Grand Théâtre en otage : la majorité de celles et ceux qui y travaillent sont des employés de la Ville, au bénéfice du statut du personnel municipal. Le projet plane depuis des années d'une unification du statut de tout le personnel, non pas en incluant les employés de la Fondation dans le personnel municipal, mais en faisant passer les employés municipaux sous statut de droit privé. Le canton en fait même, explicitement, une condition d'un accord avec la Ville, alors que les personnel et ses syndicats se mobilisent contre "toute forme d'externalisation" de l'emploi dans l'institution.
Enfin, c'est bien dans le cadre, contesté et contestable, de la "répartition des tâches" entre le canton et les communes -ici, la Ville- qu'il faut replacer l'épisode. Négociée, s'agissant du champ culturel, directement entre les exécutifs de la Ville et du canton, sans concertation avec les acteurs culturels, ni avec le personnel des institutions concernées, elle trouve dans le conflit sur le sort du Grand Théâtre ses évidentes limites politiques. Le champ culturel n'est pas un jeu de legos, qu'on assemble ou disjoint à sa guise, ni un terrain vague dont on peut faire ce qu'on veut. Et s'il n'est pas surprenant que ce soit sur le sort de la principale institution culturelle du canton que s'immobilise cette "nouvelle répartition des tâches", c'est sans grands regrets qu'on prendra acte de cet échec. Pour que le canton et la Ville puissent "faire ensemble" une politique culturelle, il faut bien qu'ils le veuillent ensemble, et veuillent à peu près la même chose.
Et qu'ils n'oublient ni l'un, ni l'autre, qu'ils ne sont ni l'un, ni l'autre, les acteurs réels de la culture vivante -et qu'ils n'ont donc pas à prendre en otage le Grand Théâtre et les 300 personnes qui y travaillent.

dimanche 17 septembre 2017

«Pour une politique culturelle cohérente à Genève»



Une évidence à imposer

Une initiative populaire cantonale «Pour une politique culturelle cohérente à Genève» a été lancée par un groupe d'acteurs culturels, le 30 août dernier. Elle  propose d'inscrire dans la constitution genevoise les conditions d’une nouvelle politique culturelle, fondée sur une collaboration active entre les communes, les villes et le canton. Les initiants souhaitent que le canton coordonne, en concertation avec les communes, une politique culturelle dans les domaines de la création artistique (production et diffusion), du patrimoine, de l’accès à la culture et des appuis aux institutions et co-finance la création artistique et les institutions culturelles. Cette initiative s'inscrit, évidemment, dans le débat sur la "nouvelle répartition des tâches", après que le mouvement "Culture Lutte", pour qui les acteurs culturels se sont "fait avoir" par une négociation qui s'est faite"dans leur dos", ait diffusé une lettre ouverte, signée par 400 acteurs et actrices culturels genevois, alertant sur les conséquences du pseudo "désenchevêtrement" des tâches et actions culturelles entre les communes (à commencer par la Ville) et le canton.  Pour les initiants comme pour "Culture Lutte" et comme pour la gauche genevoise, il conviendrait à Genève que la politique culturelle se mène en assumant le  "faire ensemble" plutôt que le "chacun chez soi". Une évidence ? Sans doute. Mais on est à Genève, où les évidences ont parfois quelque peine à s'imposer. Alors si une initiative peut y concourir... Des listes de signatures peuvent être téléchargées sur
http://prenonslinitiative.ch/

Sous la répartition des tâches se niche, précautionneusement, l'épuration culturelle.


Dans une "déclaration conjointe" du 18 novembre 2015, la Ville et le canton annonçaient qu'un "désenchevêtrement" sera effectué dans le champ cuélturel pour les institutions "intermédiaires", l'aide à la création dans les arts de la scène, l'aide à la diffusion et au rayonnement, la politique du livre, les musées et diverses institutions jusque là financées à la fois par la Ville et le canton. Et cette "première phase" du "désenchevêtrement" dans le champ culturel interviendrait "dans le cadre du budget 2017"... Suivait, dans la déclaration, une liste dont on vous fait grâce, sauf à en relever l'incohérence, des bénéficiaires de subventions de la Ville qui seront reprises par le canton, de bénéficiaires de subventions du canton qui seront reprises par la Ville et de bénéficiaires de subventions croisées qui continueront à en être bénéficiaires, les "questions qui fâchent" (le Grand Théâtre, l'OSR, la Bibliothèque de Genève... mais surtout pas le Musée d'Art et d'Histoire...) étant remises à traitement ultérieur. Ces contradictions se retrouvent dans la loi : elle ne transfère pas les "grandes institutions" au canton, puisque la Nouvelle Comédie est remise intégralement à la Ville, que le MAH y reste, et que le sort du Grand Théâtre est pour le moins nébuleux. En ce qui concerne les domaines culturels, la cohérence de la répartition des tâches est tout aussi contestable : le théâtre va à la Ville, le cinéma au canton. La politique du livre passe au canton, les bibliothèques restent à la Ville. Et les conséquences de cette répartition sur la politique culturelle, son contenu, ses choix, pourraient bien se révéler perverses : ainsi, en faisant de la Ville le seul subventionneur du domaine théâtral, on contraint les deux théâtres publics (le Grütli et la Comédie) et les théâtres privés subventionnés, non seulement à ne plus dépendre désormais que d'une seule source de financement stable, mais aussi à devoir financer eux-mêmes les invitations à des compagnies extérieures (étrangères ou non).

Les initiants de "pour une politique culturelle cohérente à Genève" ne sont certes pas opposés à un désenchevêtrement, là où il y a quelque chose à "désenchevêtrer", ils sont opposés au "désenchevêtrement" dont a accouché la "nouvelle répartition des tâches" mise en oeuvre entre le canton et la Ville. L'enjeu, finalement, est assez clair : il s'agit d'éviter que la Ville et les autres communes menant réellement une politique culturelle se retrouvent seules ou presque à assumer le soutien à la création, pendant que l'effort du canton se concentre sur les grandes institutions (et encore, pas toutes : le fonctionnement de la Nouvelle Comédie sera entièrement à la charge de la Ville, et une majorité de droite de la commission du Grand Conseil refuse le projet du Conseil d'Etat d'accorder une modeste subvention cantonale au Grand Théâtre). Il s'agit aussi d'affirmer la nécessaire complémentarité entre les diverses sources de financement publiques, ce que d'ailleurs la loi cantonale sur la culture recommande. Certes, comme l'a relevé Sami Kanaan dans une réponse à la lettre ouverte de "Culture Lutte", la nouvelle répartition des tâches (LRT) en matière culturelle, si elle s'inscrit "dans un contexte politique particulièrement difficile pour la culture", avec des offensives constantes de la droite cantonale et de la droite municipale contre les budgets et contre les projets culturels (ainsi le PLR municipal a-t-il refusé d'entrer en matière sur l'installation d'un Pavillon de la Danse contemporaine...), mais, ajoute-t-il, "elle n'en est pas la source". Elle en est plutôt, en effet, le produit, et l'expression.

Dans ces conditions, et dans le rapport de force politique qui règne à Genève (surtout au niveau cantonal), c'est sans doute à tort que l'on prend les grandes institutions culturelles comme l'enjeu principal du débat. En réalité, le Grand Théâtre, la Nouvelle Comédie, l'OSR, le MAH, n'ont pas grand chose à craindre : nul ne se risquera à les mettre en réel danger -on se contentera de les mettre en difficultés, sans d'ailleurs que cela procède d'une stratégie délibérée : l'incompétence, l'inconsistance et l'inconstance y suffisent. Il en va tout autrement de la culture émergente, expérimentale : sur celle-là, ses lieux, ses acteurs, ses créateurs, et son public, pèse la menace d'une "rationalisation" administrative et technocratique sans projet culturel, mais avec, toujours, à droite, une sorte d'arrière-pensée : concentrons-nous sur les lieux de prestige (ou "d'excellence") et laissons tomber ses agitateurs et ces agitatrices dont le public n'a aucun intérêt électoral.

Sous la répartition des tâches se niche, précautionneusement, l'épuration culturelle.

samedi 16 avril 2016

Pourquoi "désenchevêtrer" la politique culturelle, naturellement enchevêtrée ?


Le 18 mars, le Grand Conseil a adopté un premier paquet, assez ficelé,  de lois supposées "désenchevêtrer" les politiques sociales et parascolaires des communes et du canton, à partir d'un accord "unanime" entre le canton et l'Association des communes (mais dont on ne sait pas si les communes, elles, étaient unanimes pour le ratifier). En résumé, l'accueil parascolaire sera de la compétence exclusive des communes et les prestations sociales financières de celle du canton, à l'exception d'aides ponctuelles que les communes pourront accorder, et de prestations complémentaires accordées par la seule Ville de Genève, et qu'elle sera seule (parce qu'elle a été seule à se battre pour cela) à pouvoir continuer d'accorder aux bénéficiaires de prestations cantonales complémentaires à l'assurance vieillesse et invalidité : bonjour l'égalité de traitement... et l'Association des communes genevoise entérine ? Voilà qui va certainement contribuer à en rehausser le prestige. Les communes vont reprendre l'aide à domicile accordées aux personnes âgées, le canton étant chargé des soins  à domicile et de la prise en charge en EMS. Ce paquet de lois ayant été accepté, et aucun référendum n'ayant été lancé contre elles, c'est au tour de la politique culturelle de faire l'objet de projets de "désenchevêtrement" -de projets plus contestables, si l'on  en juge par le projet de loi cantonale sur la répartition des tâches dans le domaine de la culture, proposé par le Conseil d'Etat (il est téléchargeable sur www.fichier-pdf.fr/2016/04/08/pl11872/ ) après une négociation avec les communes, et surtout la Ville de Genève... mais pas avec les acteurs culturels...
     
Une affaire de choix politique ou d'amour-propre ?
  
"Nous sommes en train de faire à quelques uns ce que la Constituante, c'est-à-dire 80 personnes dont c'était l'unique tâche, n'a pas su faire en quatre ans", lâchait le président du Conseil d'Etat, François Longchamp, en octobre dernier, lors de la présentation du premier paquet de lois visant au "désenchevêtrement" des tâches entre le canton et les communes. Et il n'avait pas tort, le président du gouvernement -même si la Constituante n'avait pas que cette tâche à accomplir, elle l'avait, et ne l'a pas accomplie, refilant pleutreusement la patate chaude (et les conflits qui vont avec) au Conseil d'Etat, et après lui au Grand Conseil. Une première loi avait, en septembre dernier, fixé la méthode de se "désenchevêtrement", même là où il n'y a pas grand chose à désenchevêtrer -comme dans la politique culturelle, où le canton joue un rôle supplétif des communes en général et de la Ville en particulier, ce qui fait de ce champ de l'action politique le seul d'importance où à Genève le principe de subsidiarité, invoqué comme principe de référence du "désenchevêtrement" soit respecté : le canton n'intervient que là où la commune (la Ville, principalement, mais pas exclusivement) n'intervient pas, ou intervient comme complément de l'intervention de la commune.
     
Le Conseil administratif de la Ville de Genève et le Conseil d'Etat avaient négocié, entre eux seuls, sans les autres communes et sans le Conseil de la culture, une sorte d'"accord" qui n'en était pas un, mais qui faisait semblant d'en être un, et qu'on était priés de prendre pour tel, portant sur la répartition des tâches de politique culturelle entre la Ville et le canton. Notre magistrat préféré nous avait dit sur son blog que "s’il n’est pas parfait, cet accord est cependant un bon accord dans le contexte actuel". Ce qui, en le contextualisant, faisait précisément de cet "accord" non pas un élément de politique culturelle, mais une monnaie d'échange : il fallait  "envoyer un signal positif aux députés ayant fait de cet accord un préalable nécessaire à leur entrée en matière sur une participation cantonale à la construction de la Nouvelle Comédie et au fonctionnement du Grand Théâtre, participations s'inscrivant dans le cadre de la Loi cantonale sur la culture". Mais cela s'est fait sans concertation avec d'autres partenaires que la Ville et le canton, confrontés à des dossiers qu'ils n'arrivaient pas à faire avancer parce que la majorité du Grand Conseil leur mettait, ou menaçait de leur mettre, des bâtons de bergers dans les roues du char à bœufs -comme dans le cas du projet de la Nouvelle Comédie, embourbé par le PLR. Dans ce dossier, le Conseil d'Etat avait tenu ses engagements -c'est le Grand Conseil qui a fait défaut. Et dans le dossier du Grand Théâtre, c'est de crainte que le Grand Conseil fasse à nouveau défaut que le Conseil d'Etat avait "gelé" la subvention cantonale prévue -et qui sera de toute façon revue à la baisse...
      
Avec le projet de loi qui vient de tomber pas plus qu'avec l'accord Ville-canton qui le précédait et qu'il reprend, on n'a pas affaire à un programme de politique culturelle -juste à un marchandage sans critères clairs : on ne se répartit les responsabilités ni en fonction de l'importance des lieux culturels, ni en fonction du domaine culturel, ni en fonction de qui les assume actuellement, ni en fonction de leur audience locale, cantonale ou régionale, ni en fonction de leur coût.  Si on retenait ces critères, le Musée d'Art et d'Histoire et la Nouvelle Comédie devraient revenir au canton -or le canton les laisse à la Ville, seule.  Et finalement, on ne désenchevêtre pas grand chose. D'ailleurs, ce serait une démarche en soi contestable que de "désenchevêtrer", s'agissant de la culture, qui produit naturellement de l'enchevêtrement, autant qu'elle en profite. La Confédération elle-même le reconnaît, puisque lorsqu'elle intervient dans le champ culturel genevois, c'est en encourageant son partenariat avec la Ville et le canton. Autrement dit, en encourageant l'"enchevêtrement"... auquel le canton fait mine de vouloir mettre fin, alors même qu'il n'a pas réellement de politique culturelle, mais seulement des envies de politique culturelle, ce qui n'est pas vraiment la même chose. Sauf à réduire la politique culturelle à la mainmise (au moindre coût possible) sur telle ou telle institution culturelle plus prestigieuse que les autres.

Une affaire d'amour-propre, en somme.

dimanche 22 novembre 2015

Petits marchandages Ville-canton : Soldes au Bricoculture


Un accord, sous forme de "déclaration conjointe", a donc été passé entre le Conseil administratif de la Ville de Genève et le Conseil d'Etat du canton pour une première répartition des compétences et des charges dans le domaine de la politique culturelle. Un accord qui n'engage que les deux exécutifs et qui n'est pas en soi une décision : les parlements cantonal et municipal (mais surtout le premier) devront se prononcer, spécifiquement ou dans le cadre de leurs débats budgétaires respectifs, sur chacun des points de cet accord, chacune des allocations budgétaires qu'il prévoit, chacun des transferts qu'il propose. Et il contient quoi, cet accord ? Les bases d'une réelle politique culturelle commune ? Que non pas : une "shopping liste" au Bricoculture, un grand marchandage à partir de critères imprécis, voire introuvables : la Ville prendrait ainsi en charge le soutien à la création dans les arts de la scène, le canton celui de la politique du livre, la Bibliothèque de Genève, puis à terme, l'art lyrique.  En fonction de quel raisonnement ? Pourquoi ces domaines à ces collectivités, et pas d'autres domaines ? Parce que, comme le suggérait un conseiller municipal UDC, le théâtre serait de gauche et l'opéra de droite ? On peine à comprendre. A moins qu'il n'y ait rien d'autre à comprendre qu'un gage donné au PLR pour sortir la Nouvelle Comédie de l'ornière dans laquelle il l'a embourbée ?

La politique culturelle mérite plus qu'une shopping liste : un débat démocratique

Nous voilà donc avec un accord entre les exécutifs (et eux seuls) de la Ville et du canton, contenant une liste d'institutions, de lieux et de domaines culturels, qu'on va répartir entre celles et ceux que la Ville seule financera, celles et ceux que le canton seul financera, celles et ceux que la Ville et le canton financeront ensemble : A la Ville, les institutions "intermédiaires". Intermédiaires entre quoi et quoi ? le quartier et la région ? En quoi le Musée d'Art et d'Histoire, restant à la Ville, est-il une institution "intermédiaire" ? En quoi la Fondation Bodmer, revenant au canton, est-elle d'une importance plus "stratégique" que le principal musée genevois ? Dans le domaine des arts de la scène, la Ville devrait financer la création et le canton la diffusion : sur quel raisonnement, quels critères, cette division du travail est-elle établie ? Cet accord  qui ne clarifie pas grand chose est déjà contesté par nombre d'acteurs culturels, qui ne font pas que regretter l'abandon proposé d'un double subventionnement municipal et cantonal au profit d'un subventionnement unique qui les laisse à la merci des décisions d'un seul acteur institutionnel, mais qui regrettent aussi que les exécutifs de la Ville et du canton aient négocié en contournant le Conseil consultatif de la culture institué par la loi, et qui devrait se réunir pour la première fois dans deux mois.

N'en jetons plus, on aura compris que l'accord entre les exécutifs des "deux Genève", en quoi, optimiste, "Le Temps" voit un "pacte pour la culture à Genève", ne suscite pas ici un enthousiasme délirant -mais il y a à cela une explication, sinon une excuse : Il faut bien comprendre dans quel contexte la shopping liste de la Ville et du canton a été établie, non pas celui d'un "enchevêtrement" particulier des compétences dans le domaine de la culture, mais celui d'un refus systématique de la majorité parlementaire cantonale d'engager le canton dans une politique culturelle ambitieuse, lors même que la constitution et la loi le lui demandent. L'exemple du projet de la "Nouvelle Comédie" illustre parfaitement cette attitude : Pour justifier son refus de la proposition du Conseil d'Etat de participer (à un niveau moindre que la Ville) au financement de la Nouvelle Comédie, le PLR cantonal avait trouvé comme prétexte l'inaboutissement du débat sur la nouvelle répartition des tâches entre le canton et la Ville. Les deux exécutifs, en produisant un accord sur les premiers éléments de cette nouvelle répartition, enlèvent au PLR ce prétexte à la "prise d'otage" de la Nouvelle Comédie -mais gageons qu'il en trouvera un autre, de prétexte, le PLR (le lieu, le coût, l'architecture, la grandeur des salles, l'âge du capitaine, le réchauffement climatique...), tant est grande sa réticence à faire financer par le canton le repaire d'intellos de gauche que tout théâtre est supposé être, et à participer à quelque politique commune que ce soit avec la Ville.  Quant au MCG et à l'UDC, également opposés à la participation du canton au projet de Nouvelle Comédie, on n'a évidemment, s'agissant d'un projet d'institution culturelle, rien à en attendre.

On en donc là entre la Ville et le canton : à une sorte de troc qui n'est d'une politique culturelle commune qu'une navrante caricature. La loi sur la culture évoque certes un rôle renforcé du canton dans le domaine culturel, mais elle le fait en posant aussi comme principe la collaboration entre le canton, la Ville et  les autres communes, le partage des responsabilités, le "faire ensemble", pas le "chacun dans son coin" que semble ratifier l'accord annoncé vendredi... Le canton revendique la maîtrise des grandes institutions à dimension régionale ? Il laisse le Musée d'Art et d'Histoire à la Ville, qui le lui aurait bien confié. Pas assez prestigieux, sans doute, le MAH. Et engagé dans un combat politique, sur sa rénovation et son extension, à l'issue incertaine...  La constitution encourage les collaborations intercommunales ? On fait comme si la politique culturelle était l'apanage de deux acteurs : le canton et la Ville. Et les 44 autres communes ? Elles comptent pour beurre de cuisine, alors que, par exemple, le Grand Théâtre pourrait fort bien rester une institution municipale, mais intercommunale, plutôt qu'être cantonalisée. Formaliser ce caractère intercommunal de l'opéra serait admettre ce qui est déjà sa réalité -il est vrai cependant qu'il ne pourrait plus alors être une monnaie d'échange entre la Ville et le canton...

Le Grand Théâtre est d'ailleurs le plus mauvais exemple possible d'une institution victime d'un "enchevêtrement" de soutien ou de compétences auquel il conviendrait de remédier : il n'y a rien à "désenchevêtrer" entre la Ville et le canton au Grand Théâtre, puisque le canton en est absent et que cette institution est, s'agissant des soutiens publics, exclusivement municipale (ou plutôt "intercommunale", puisque par l'intermédiaire du fonds d'équipement de l'Association des communes genevoises, toutes les communes du canton participent au financement du fonctionnement et des investissements du GTG). Peu de tout cela semble importer :  le canton semble vouloir "reprendre" l'opéra, mais au moindre coût possible.  Le Grand Théâtre, c'est un coût annuel de fonctionnement, pour la Ville et les communes, de 45 millions de francs. Plus les investissements. Plus la valeur du bâtiment. Y'a-t-il une majorité au Grand Conseil pour accepter de prendre la totalité de ces coûts en charge ? Il y en a certainement une pour assumer une subvention de fonctionnement de 10 millions par année, soit moins du quart du coût de fonctionnement annuel de l'institution, mais au-delà ? Pour assumer les investissements (la Ville vient d'investir 60 millions dans la rénovation du bâtiment de Neuve, et depuis soixante ans,  depuis l'incendie du Grand Théâtre,  la Ville y a investi plus d'un milliard de francs...), pour racheter le bâtiment, et assumer son entretien, pour intégrer le personnel municipal qui y est affecté à la fonction publique cantonale, y-a-t-il une majorité au Grand Conseil ? On peut sérieusement en douter -et être convaincus qu'il n'y en a certainement pas une au Conseil Municipal pour réduire la Ville au rôle de "concierge" de l'Opéra...

Sur chacune de ces institutions, chacun de ces projets, chacune de ces répartitions,des votes parlementaires seront nécessaires, au Grand Conseil et dans la plupart des cas, au Conseil Municipal. Sans que dans aucun de ces deux parlements une majorité soit aujourd'hui garantie pour ratifier la "shopping liste" négociée entre les exécutifs municipal et cantonal. Et si même une telle majorité se dessinait, resterait la possibilité de référendums populaires. On n'est donc pas encore sortis du souk. Et c'est très bien ainsi : la politique culturelle mérite mieux qu'une shopping liste établie par deux exécutifs : un débat démocratique, mené, conclu et tranché par les citoyens.
On fera ce qu'on pourra pour qu'il en soit ainsi.