mardi 24 janvier 2017

Sauver le "Plaza" : c'est pas fini


Reclasser ou exproprier ?

Le cinéma "Le Plaza" n'a pas encore été démoli, mais le projet de ses propriétaire reste de le détruire pour le remplacer par un centre commercial, et sous le centre commercial un parking (et sur le centre commercial, des "logements pour étudiants" histoire de masquer un peu les objectifs purement financiers de l'exercice). Ce projet est à l'examen au Département cantonal de l'Aménagement (le DAL), à qui chacun-e peut encore adresser ses observations. Et même si le projet, malgré toutes ses tares (à commencer par celle de nécessiter, pour pouvoir être autorisé, une dérogation générale à quasiment toutes les lois qu'un projet de ce genre est supposé respecter) devait finalement être accepté, il sera encore temps de faire recours, pour autant qu'on en ait la capacité juridique, contre cette autorisation de démolir pour dénaturer. Pendant quoi, il nous faut également intervenir partout où cela peut avoir un effet, afin que la salle, dont la valeur patrimoniale a été reconnue même par les jugements qui la déclassaient, soit "reclassée", et que l'exigence de la maintenir devienne incontournable. Cette exigence suppose un projet culturel pour cette salle. S'ajoutant à la valeur patrimoniale du Plaza, seul un tel projet peut justifier l'intervention de la Ville et du canton. Mais pour que cette intervention se fasse, il n'est que deux moyens possibles : soit le reclassement de ce qui n'a été déclassé qu'au prétexte de la non-rentabilité de la salle, soit l'expropriation pour utilité publique. Cette expropriation peut être décidée par le parlement cantonal, mais aussi, par voie d'initiative législative, par le peuple. A tout cela, on y travaille.


Le "miracle du cinéma" a besoin d'un lieu


Que faire du cinéma "Le Plaza" : rien qu'un cinéma, rénové, ou plus qu'un cinéma ? On peut en effet élargir la fonction, le rôle, la place d'une salle sans attenter ni à son histoire, ni à sa configuration architecturale. Le sauvetage de l'ex-Manhattan, œuvre lui aussi de Marc-Joseph Saugey, devenu l'Auditorium Arditi-Wilsdorf, prouve qu'il est possible de réaffecter au cinéma une salle de cinéma emblématique, et patrimoniale, en respectant son architecture tout en la rénovant et en la rééquipant. L'Auditorium sert toujours de salle de cinéma, mais pas seulement. Il peut être loué, et modulé : l'écran est amovible, les sièges peuvent être installés et désinstallés au gré des besoins. Le sauvetage de la salle a été rendu possible par une mobilisation citoyenne contre un projet de la démolir pour faire place à un centre commercial, ce qui ne peut que nous rappeler la menace pesant sur le Plaza, et les moyens de la repousser. La salle du "Manhattan" sera classée en 1993 grâce à cette mobilisation, et à l'intervention de la commission fédérale des monuments historiques. La Fondation Arditi rachètera la salle, qui se liera à l'Université, et sera finalement remise au canton.

L'histoire du cinéma comme forme d'expression est inséparable de celle des lieux où il se projette, autrement dit "de la construction, de la transformation, du déplacement ou de la disparition de ses salles". Mais le cinéma comme lieu peut, et désormais doit sans doute, ne pas être seulement un lieu de projection : il peut aussi être (ou redevenir) un lieu où le public prend part active, et non seulement spectatrice, à tout ce qui entoure et contextualise la projection d'un film. Le cinéma comme lieu est aussi un lieu de débat, de socialisation, de culturation autour du cinéma comme expression -autour et à propos d'un film, de son sujet, d'un acteur ou d'une actrice, d'un metteur ou d'une metteuse en scène, d'une "école" cinématographique (comme on dit une "école" picturale, musicale ou littéraire).

Reste que la salle de cinéma est essentielle à la réception du cinéma comme forme d'expression : regarder un film dans une salle est autre chose que le regarder chez soi sur sa télévision ou son ordinateur (ou pire, son smartphone). L'expérience de la salle est une expérience collective en même temps qu'elle est solitaire, sociale en même temps qu'elle est individualiste. Et elle est d'autant plus prégnante que la salle a une histoire, qu'elle a vécu et qu'on y a vécu*.

"Les salles qui peuvent vivre fonctionnent surtout dans des lieux où il y a de la vie autour", observe Frédéric Maire. Le Plaza est précisément dans l'un de ces lieux, au centre-ville, à deux pas de la gare principale, dans une des rues les plus fréquentées d'un quartier animé. Un cinéma n'est plus seulement (à supposer même qu'il ait jamais été que cela) un lieu de projection : comme un théâtre, c'est un espace social -et c'est peut-être de l'avoir oublié que des salles ont périclité. La programmation joue ici un rôle déterminant : plus l'offre est large, plus le public est large, et plus facilement une partie de ce public se rendra dans une salle non seulement pour y voir un film, mais aussi pour tout ce que la salle peut, autour du film, à son propos ou son prétexte ou non, proposer.

Il n'y a pas "un" public de cinéma, mais plusieurs. Les salles qui programmes des blockbusters et les salles qui programment des fils d'auteurs ne touchent pas le même public, si une part de leur public respectif est partagée entre elles. De même, un grand multiplexe et une salle de quartier ne touchent pas non plus le même public : les Scala n'ont pas le même public que Balexert (et on ne parle pas là de la quantité des spectateurs), et leur public n'a pas avec eux la même relation : il y a une relation affective à une salle à la programmation acérée, qu'on ne retrouvera pas avec un multiplexe.

"Se retirer du monde, dans le noir et en silence, avec des inconnus autour (de soi), (en se concentrant) pendant deux heures sur une seule activité, où le corps et la pensée ne sont pas divisés : seule la fascination du cinéma peut réaliser cela", même pour des "jeunes (qui) ont pris l'habitude de regarder plusieurs écrans en même temps, et sans tenir en place". C'est le "miracle du cinéma" (il le partage cependant avec le théâtre) Mais même les miracles ont besoin de lieux pour se produire. Et celui-là ne se produira jamais dans un centre commercial.
Sauver le Plaza, c'est sauver un lieu de ce miracle.

* En France, les salles de cinéma auront comptabilisé plus de 200 millions d'entrées en 2016, un record depuis 1966... Depuis le début des années septante, la taille des salles a été réduite, le nombre d'écrans augmenté, le confort (fauteuils, gradins) amélioré. Fin 2015, il y avait 2000 salles de cinémas en France : un record européen. Le cinéma est souvent l'unique lieu culturel dans les villages ou les banlieues. C'est d'ailleurs dans les salles des petites villes que la fréquentation augmente, tandis qu'elle diominue dans les grands multiplexes parisiens. Le succès du cinéma en salle tient aussi à la diversité de l'offre (plus de 600 nouveaux films en 2016, et des films de tous les pays), et à un encadrement légal qui la préserve : les exploitants des salles sont tenus de les maintenir deux semaines au moins à l'écran. Le cinéma est donc la "sortie culturelle" préférée des Français : c'est la moins chère, la moins intimidante, la plus proche. C'est aussi celle dont le public est socialement le plus mélangé.

lundi 19 septembre 2016

"TOUCHEZ PAS AU PLAZA" : le projet culturel


Du Plaza au Barrio (del Cine)

On a déjà à plusieurs reprises soutenu ici le mouvement ("Touchez pas au Plaza" :
https://www.facebook.com/groups/1447065642251760/)  qui s'est créé pour sauver la salle de cinéma "Le Plaza" de la démolition projetée par son propriétaire. Il y a à cette volonté de maintenir cette salle, la plus belle de Genève, des motivations patrimoniales. Mais il y a aussi une volonté culturelle. Le choix de maintenir ou non la salle du Plaza renvoie en effet à un critère d'utilité publique : l'utilité publique du projet des propriétaires l'emporte-t-elle sur celle du projet des défenseurs de la salle, comme lieu culturel ouvert au public ? la motivation du propriétaire est financière, et son critère est celui de la rentabilité : il considère que la salle n'est pas rentable, que la rentabilité des autres éléments de l'ensemble "Mont-Blanc Centre" ne doit pas être prise en compte pour compenser la non rentabilité de la salle de cinéma, seul élément déclassé (pour des motifs financiers) de l'ensemble créé par l'architecte Saugey, et qu'il a donc lui, le propriétaire, un droit fondamental à se débarrasser de la salle, alors que nous considérons, nous, qu'il y a une utilité publique évidente à la maintenir en tant que lieu culturel plutôt qu'en un centre commercial de plus.

" Retrouver le plaisir de voir des films dans ces espaces chargés d'histoire" (Frédéric Maire, directeur de la Cinémathèque Suisse)

Le projet culturel qui justifie, en sus de la défense d'un patrimoine architectural unique, le maintien du Plaza et son reclassement, en cohérence avec l'ensemble architectural (classé) auquel il appartient, est celui d'un "quartier du cinéma", organisé autour de la salle, et combinant programmation, caractère du lieu, qualité de l’accueil et des infrastructures et requalification des espaces alentour.  Il s'agit, en créant un quartier culturel, de créer un lieu de rencontres donnant ou redonnant au public  l’envie de le fréquenter : "on se rend compte que le public a envie de retrouver le plaisir de voir des films dans ces espaces chargés d'histoire", écrit, à propos du Plaza, le Directeur de la Cinémathèque suisse, Frédéric Maire. Le Plaza est idéalement situé pour un tel projet,  au coeur d’un quartier, proche de la gare, dans lequel les possibilités de requalification des activités sont nombreuses, et nombreuses aussi  les possibilités d' interactions entre les différents espaces du complexe, jusqu’à ce jour totalement indépendants les uns des autres, une salle d’exposition, des locaux administratifs, la réactivation de la brasserie et du bar glacier existants, autour d'une salle devenant  la salle de prestige de la ville.

La qualité spatiale de la salle du "Plaza", sa situation, son plein-pied avec le trottoir, en font non seulement un élément spatial sans pareil, mais aussi un élément idéal comme élément central d'un "quartier du cinéma", où le cinéma ne serait d'ailleurs pas exclusif, et qui pourrait être un lieu de rencontres et d'usages multiples, adaptable aux évolutions de la demande (et en particulier aux évolutions technologiques). La salle, en effet, fait partie d'un ensemble cohérent (et classé), dont il fut absurde, et dangereux, de sortir un élément dont on reconnaît la qualité patrimoniale, mais qu'on déclasse -qu'on prive de protection contre sa démolition, pour la seule raison que son propriétaire n'arrive pas à le rentabiliser

Le projet culturel d'un "quartier du cinéma" est, avec la volonté de maintenir parce qu'elle  le mérite en tant que telle la salle du Plaza, l'élément essentiel du caractère d'utilité public du maintien de la salle et de refus de sa démolition.  Dès lors qu'il y a utilité publique à la maintenir, la volonté du propriétaire de s'en débarrasser parce qu'elle n'est pas rentable passe au second plan. Et ce qui passe au premier plan, c'est, en tant que projet d'utilité publique, le projet culturel que portent les défenseurs de la salle. Ce projet culturel et le reclassement de la salle du Plaza (déclassée pour pouvoir être démolie) sont ainsi  des conditions réciproques : les autorités ne reclasseront la salle que si un projet solide leur est présenté pour son utilisation (et cela vaut à plus forte raison pour le peuple, s'il devait être consulté), et la réalisation de ce projet suppose le reclassement de la salle. Ce reclassement dépend d'une décision du Conseil d'Etat. On n'attend donc du gouvernement genevois qu'il fasse un choix de préférence  : empêcher la démolition d'une salle unique pour la remplacer par un centre commercial de plus.
Et dans ce choix,  si l'existence d'un véritable projet culturel pour la salle sera déterminant, c'est parce qu'on ne se bat pas seulement pour la beauté d'une salle : on se bat aussi pour qu'il s'y passe quelque chose, qui ne ne passe pas ailleurs.
Et ne se passera jamais dans un centre commercial.


mercredi 29 juin 2016

Musée d'Art et d'Histoire de Genève : Da capo..


On est toujours plus intelligent après une défaite qu'avant, c'est bien connu depuis Marignan. Ou alors, quand on se rengorge d'avoir été déjà vachement plus intelligent que les autres avant la défaite, en l'annonçant et en prédisant ses causes, on se la joue modeste.  On va donc à Genève, pour la rénovation et l'extension (ou non, ou l'éclatement) du Musée d'Art et d'Histoire, faire les choses, poser les actes, entamer les réflexion, dans le bon ordre logique -commencer par le commencement, en somme. Commencer par se poser la question à laquelle sera donnée une réponse qui va déterminer la suite : quel musée voulons-nous ? Pour faire quoi, dire quoi, raconter quoi ? assumer quel rôle, assurer quelles missions ? Déterminer le contenu d'abord, et lui adapter un contenant. Le contenant existant (le bâtiment actuel) ou un autre, sans en préjuger. Le débat, là, est un débat de fond -et les oppositions qui vont le structurer, des oppositions de fond, non sur l'architecture, le patrimoine, le coût, mais sur la nature et le projet culturel du musée. Les oppositions plus spécifiques (les mêmes que celles qui, en s’additionnant, ont coulé le projet Nouvel il y a six mois), viendront après, forcément, mais on aura au moins, à défaut d'avoir fait du passé table rase, entamé un nouveau processus sans le bâcler, et  en sachant où l'on veut qu'il nous mène...

Ne pas se contenter de rénover : réinventer

"Recentrer le débat sur le MAH en tant que musée, donc sur son identité, ses missions, ses collections et ses outils, afin de développer un futur projet sur des bases solides et partagées" : c'est ainsi que la Ville de Genève résume la logique de sa relance d'un nouveau projet pour son principal musée, après le refus, net sans être écrasant, du projet Nouvel-Jucker, le 28 février dernier -un refus qui était le résultat d'oppositions spécifiques, additionnées les unes aux autres, mais aussi, avoue la Ville, d'une procédure où les étapes nécessaires à l'appropriation du projet par la population ont été, les unes inversées, les autres bâclées. On en tire les conséquences, et on se donne le temps et les moyens politiques et conceptuels "d'élaborer sans a priori un projet culturel" digne du MAH, de ses collections, de son importance (c'est tout de même l'un des plus grands musées de Suisse) et de ses ambitions. On l'a assez souhaité, et assez souvent dit et écrit ici qu'on le souhaitait, pour aujourd'hui le saluer. En toute humilité, bien sûr.

On va donc commencer par réfléchir à ce qu'on veut, avant de faire des plans et de boucler des budgets. Et pour cela, la Ville a nommé une commission externe, indépendante, co-présidée par l'ancien directeur des Musées d'ethnographie de Genève et de Neuchâtel, Jacques Hainard, et par le directeur du Musée de la Croix-Rouge, Roger Mayou, et composée de la directrice du Kunstmuseum de Lucerne, Fanni Fetzer, de la conservatrice du département d'Histoire du Rijksmuseum d'Amsterdam, Martine Gosselink, de la directrice du Musée des confluences de Lyon, Hélène Lafont-Couturier et du président-directeur du Louvre, Jean-Luc Martinez. Cette commission va consulter pendant un an les milieux universitaires, patrimoniaux, architecturaux, associatifs et politiques. Elle présentera au Conseil administratif plusieurs scenarii, dont le Conseil administratif retiendra un pour présenter, en 2018, un projet muséal, à partir duquel un concours d'architecture sera lancé. D'ores et déjà, le Département municipal de la culture (et du sport) assure que "chacun et chacune" pourra "s'associer à cette démarche" de réinvention du MAH. Que demander de plus ? De l'imagination, de l'audace (encore de l'audace, toujours de l'audace), du non-conformisme, de la liberté à l'égard des héritages trop pesants.  Pour que l'exercice ne se contraigne pas à une simple rénovation (avec ou sans extension) de l'existant, mais accouche d'une véritable réinvention.

Peut-on à Genéve inventer une politique muséale, inventer un nouveau type de musée, un nouveau rôle aux musées, que ceux (patrimonial, pédagogique, scientifique) qui ont été donné aux grands musées publics lors de leur création, et que ceux qu'ils se sont mis à jouer ensuite, en suscitant ce constat ironique des situationnistes, en 1966 : ? "C'est justement l'époque qui a fabriqué le plus grand vide culturel qui doit entreprendre d'introduire le musée dans la vie quotidienne pour y meubler tautologiquement le même vide" (Internationale Situationniste, mars 1966) ? On peut -pardon : on doit en tout cas essayer cette réinvention d'un musée, plutôt que se contenter de sa rénovation.. La leçon des urnes du 28 février aura ainsi porté des fruits moins amers que ceux d'une défaite subie sans que jamais le débat précédant le vote ait porté sur ce qui importe : la réponse à la question "un grand musée, pour quoi en faire ?".

lundi 20 juin 2016

Il y a 200 ans naissaient à Genève le docteur Frankenstein et sa créature



Immortels...
Le 16 juin 1816, quatre Anglais s'emmerdaient ferme à Genève, dans la villa Diodati, juste-au-dessus du lac. Il faisait un temps de chien. Un volcan, le Tambora, avait fait des siennes en Indonésie, un an avant, et avait chargé l'atmosphère de soufre et de cendres, à détraquer le temps jusqu'en Europe. A cinq jours du début de l'été, il faisait 14 ° à Genève. Comme maintenant, deux siècles plus tard ? Ouais, il faut se méfier des étés pourris à Genève : il peut en sortir des monstres. Bref, Mary Godwin (future Mary Shelley), Georges Byron, Percy Shelley et John Polidori s'emmerdent. Byron a une idée : "chacun d'entre nous va inventer une histoire de fantôme". Shelley et lui évoquent la réanimation d'un cadavre. Mary Godwin en écrira un chef d'oeuvre : "Frankenstein, ou le Prométhée moderne". Un homme y crée la vie en assemblant des morceaux de mort. La Créature et son Créateur ont aujourd'hui 200 ans (mais le livre ne paraîtra que deux ans plus tard, en 1818, et d'abord en français). Elle comme lui sont immortels. Et genevois -ceci n'expliquant en rien cela, puisque, selon Mary Shelley,"à Genève, on ne trouve rien qui vaille la peine que l'on prend à marcher sur ses rudes pavés".

Jusqu'au 9 octobre, à la Fondation Bodmer, à Cologny, à deux pas du lieu de naissance du docteur Frankenstein (la villa Diodati est toujours là), une exposition, des conférences, des événements, retraceront la genèse du roman de Mary Shelley, son contexte, sa signification aujourd'hui...

"Mais voici que des livres et des hommes nouveaux avaient poussé plus loin leurs recherches..."

Le roman de Mary Shelley s'inscrit dans un temps de révolutions. Mary Shelley avait donné pour titre à son roman "Frankenstein, ou le Prométhée moderne". Prométhée avait volé le feu aux dieux pour le donner aux hommes. Il en avait été puni par les dieux, condamné par eux à être éternellement enchaîné, un aigle dévorant ses entrailles. Funeste destin. Mais le Prométhée des temps d'où étaient nés Byron, Shelley, Polidori, Mary Godwin, ce n'était pas Frankenstein. Pas un savant fou, pas un démiurge. C'était la révolution. Ils en étaient fils et fille (Mary l'était d'ailleurs d'un philosophe libéral, William Godwin, et d'une écrivaine féministe, Mary Wollestonecraft).  Quand dans la tête de Mary Shelley naissaient Frankenstein ("né à Genève" dans l'une des familles "les plus distinguées de la République") et, sous la foudre, sa créature, on sortait d'un quart de siècle de révolutions et de guerres révolutionnaires. Et d'un siècle de Lumières prométhéennes : "Mais voici que des livres et des hommes nouveaux avaient poussé plus loin leurs recherches", se souvient Victor Frankenstein, citoyen de Genève et aussi fier de l'être qu'un autre, un siècle plus tôt...  Ceux qui croyaient en 1816 avoir restauré l'ordre ancien n'avaient rien compris à ce qui venait de bouleverser l'Europe. Et plus que l'Europe : le monde avait changé. Définitivement changé. Le bonheur n'était plus "une idée neuve" en Europe, s'il était encore une revendication. Du monde ancien,  on  ne pouvait que restaurer quelques apparences. D'anciens maîtres avaient certes été replacés sur leurs trônes ébranlés, mais sous eux, les sociétés, les peuples, les nations, désormais leur échappaient. La Révolution était passée par là. Véritable "Prométhée moderne" elle avait donné aux humains (aux hommes, qui tardèrent à le partager avec les femmes) un feu plus brûlant que celui que le Prométhée légendaire avait pour eux volé aux dieux : le feu de la liberté -non seulement de la relative liberté politique, de la démocratie, de la république, mais de la liberté fondamentale, ontologique, celle dont écrivirent Max Stirner puis les existentialistes : la liberté par laquelle plus rien n'est tenu pour sacré, inébranlable, définitif. Plus rien en tout cas de ce que les pouvoirs politiques, sociaux, religieux proclament et dont ils font leur justification. On peut couper la tête d'un roi. On peut se sacrer soi-même empereur en ayant convoqué un pape pour ne lui laisser que le droit de contempler le spectacle. On peut abolir les privilèges. On peut prendre la place de Dieu, ne plus être sa créature, mais son créateur. Tout peut être changé. Et on peut penser ce changement, le projeter, l'entreprendre. Et quand on commence à le faire, on ne contrôle plus rien. On lance une révolution, et elle échappe à ceux qui l'ont lancée comme la créature échappe à Frankenstein, et la révolution dévore ceux qui l'ont lancée, comme l'aigle dévore Prométhée.

Frankenstein donne vie à un assemblage de morceaux de cadavres. Sa créature était faite de chair et d'os morts. Un monstre ? De monstres, il en fut bien d'autres, de ceux que l'aube est supposée dissoudre, et ceux là sont d'idées, d'institutions, d'organisations. De politiques et de religions.
"Quelle gloire ne résulterait pas de ma découverte, si je pouvais bannir du corps humain la maladie, et, hors les causes de mort violente, rendre l'homme invulnérable", s'enthousiasme Victor Frankenstein... Rendre l'homme invulnérable à quoi ? A ce qui matériellement le tue, ou à ce qui tue ce qui le fait humain ?

Nous sommes bien  à la fois Victor Frankenstein et sa créature.

vendredi 17 juin 2016

Fonda de tiroir


L'Organisation mondiale de la santé appelle les gouvernements à appliquer à tous les films où l'on fume une classification « pour adultes », comme les film érotiques, et à les faire précéder ou accompagner de messages anti-tabac. Mais que voilà une idée géniale : quand dans « Max et les Ferrailleurs » Romy Schneider s'en grille une sur son lit, ou que dans «Pulp Fiction» John Travolta et Uma Thurmann s'en alument chacun une en même temps, que dans « Le Port de l'Angoisse » Lauren Bacall demande du feu à Humphrey Bogart ou que dans « La Dolce Vita » Marcello Mastroianni séduit la clope au bec, on nous préviendra que faire comme eux c'est pas bon pour notre santé. Et quand dans des films de guerre, ou des westerns, ou des polars, ou des films fantastiques, ou de science fiction, les héros massacrent tout ce qui bouge et qui ne leur plait pas, on aura aussi droit à un classement de tous ces films comme films « pour adultes » et à un avertissement comme quoi c'est pas bien d'exterminer, même quand on est non-fumeur ?

La presse a annoncé ces jours l'arrestation de trois participants à la « manif sauvage » du 19 décembre, qui avait été accompagnée de déprédations (notamment de la façade du Grand Théâtre) et de saccages. Un des participants, membre du Black Block, a été mis en détention, les deux autres ont été laissés en liberté, mais la presse a lourdement insisté sur les liens que l'une d'entre eux avait avec l'Usine. Manière d'impliquer celle-ci dans le boxon (comme la droite et l'extrême-droite l'avaient fait, en tentant de geler la subvention municipale au Centre alternatif) ? L'Usine a répondu en ces termes, le 15 mars, par un communiqué de presse :
« Suite aux différents articles parus ce weekend dans la presse genevoise, L'Usine condamne l'amalgame politique et médiatique concernant la manifestation sauvage du 19 décembre 2015. L'usine en tant que centre culturel auto-géré n'a pas organisé ou participé à cette manifestation. Elle n'a donc pas à y etre associée de manière publique dans des articles de presse. L'Usine se questionne sur les sources de ces informations, relayées par des médias genevois sans consultation de ses représentantes. »

« Nous n'avons jamais eu l'intention de nous attaquer aux artistes », a geint le PDC de la Ville de Genève après le succès du référendum lancé (on votera le 5 juin) contre les coupes budgétaires que le PDC a contribué à imposer dans les subventions à la culture et les fonds généraux destinés aux artistes... et le chef du groupe PDC au Conseil municipal d'expliquer (dans la « Tribune de Genèv » du 23 janvier : « nous souhaitons simplement un contrôle sur la politique culturelle ». C'est cela, voui. Et si  le PDC de la Ville commençait par avoir un contrôle sur ses propres votes et leurs conséquences ?

Comme on sait, le canton de Genève veut mettre la main sur l'Opéra municipal. Mettre la main sur le Grand Théâtre, mais pas vraiment au porte-monnaie. En fait, le canton veut le pouvoir sur le Grand Théâtre, mais en payant le moins possible. Le Grand Conseil a donc accepté, péniblement, de verser une subvention de 500'000 francs (un peu plus d'un centième de ce que coûte le Grand Théâtre à la Ville) pour la saison 2015-2016, qui se termine dans trois semaines, et de deux millions pour la saison 2016-2017 (ce n'est toujours que 4 % de ce que la Ville paie pour son Opera), mais a refusé d'aller plus loin et de s'engager pour les saisons suivantes. Quand il va s'agir pour le canton de reprendre le Grand Théâtre, qui coûte près de 50 millions par année sans compter l'entretien et la rénovation du bâtiment et de la machinerie, et de reprendre donc dans la fonction publique cantonale les 150 employés municipaux qui sont affectés à l'Opera par la Ville, la discussion risque de prendre une autre tournure. Et la négociation sur la nouvelle répartition des tâches entre le canton et les communes une autre réalité que les bidouillages épiciers à quoi elle s'est réduite jusqu'à présent. C'est con, quand même, le principe de réalité. Con, et coûteux.

dimanche 17 avril 2016

Musée d'Art et d'Histoire de Genève : Un "NON" libérateur


Le 28 février dernier, les Genevois et voises (de la Ville, puisqu'un Musée d'Art et d'Histoire n'intéresse pas le canton -au contraire du Grand Théâtre, plus décoratif sur une carte de visite politique) ont libéré le Conseil administratif, et même le MAH, d'un héritage pesant, et paralysant : le refus du projet Nouvel-Jucker de rénovation et d'extension du MAH a en effet quelque chose d'une libération en même temps que d'une remise des compteurs à zéro : on va enfin pouvoir procéder comme il aurait fallu le faire dès le départ : d'abord définir le contenu et le rôle du musée, et ensuite le contenant, le bâtiment. L'inverse de ce qui a été fait. Et ça tombe bien : le projet muséal, on l'a. Ou plutôt : on en a un -mais comme c'est le seul, c'est sur celui-là, quelque critique qu'on ait à lui faire, qu'on va pouvoir repartir. En somme, il fallait dire "non" d'abord (au projet Nouvel-Jucker) pour pouvoir, un jour, dire "oui" à un projet qui tienne la route, culturellement et politiquement, avant même que de satisfaire architecturalement et de rassurer financièrement.

Qui est au service de quoi ? Le bâtiment du musée, ou le musée du bâtiment ?

La direction du MAH et le Conseil administratif, en présentant le "projet scientifique et culturel" du musée, avaient assuré que pour l'essentiel (ils s'étaient même risqués à le chiffrer à 80 % du PSC, cet essentiel), ce projet (qui réaffirme le caractère encyclopédique du musée, le lien entre l'art et l'histoire, et les trois fonctions traditionnelles d'un musée public -patrimoniale, scientifique, pédagogique) était indépendant de l'acceptation ou non de celui portant sur son contenant (la rénovation et l'extension du MAH, soumise au vote populaire, et refusée par lui). On peut donc prendre au mot cette conviction : on a un PSC, qui a été, longuement (un an et demi) pensé et débattu par une équipe de projet et un conseil scientifique, puis ratifié par le MAH et par le Conseil administratif. Un projet tardif,  qui ne révolutionne pas le musée, mais qui vaut d'abord parce qu'il existe. On n'a donc pas à reprendre à zéro l'exercice qui a conduit à son élaboration -de toute façon, un PSC est non seulement évolutif : ce n'est pas une charte intouchable, mais un "work in progress".

Qui est au service de quoi ? Le bâtiment du musée, comme un contenant qui n'importe que par son contenu, ou le musée du bâtiment, comme prétexte à un "geste architectural" ? Ne pourrait-on, enfin, s'accorder sur l'évidence qu'un projet muséal est indépendant du bâtiment qui l'accueille, qu'il est ce qu'il expose, et non ce dans quoi il expose ? Et que faire alors du bâtiment Camoletti ? Il est exemplaire non seulement d'un style (le style "Beaux-Arts") de la fin du XIXe siècle (même s'il a été édifié au début du XXe, il avait été conçu comme on concevait un bâtiment de cette ambition sous Napoléon III), mais aussi, et, s'agissant du projet muséal, d'une conception tout aussi datée du rôle d'un musée : celui d'un temple de la culture. D'un lieu sacralisant ce qu'il expose. D'un espace où l'on reçoit la culture. Pas d'un lieu d'invention, de confrontation, de contestation : d'un lieu de communion. Peut-on concevoir un "musée du XXIe siècle" dans un sarcophage du XIXe ?

Tant  que l'opposition au projet Nouvel-Jucker était minoritaire, portée par des défenseurs du patrimoine et des opposants au "partenariat" avec la Fondation Gandur, elle avait la séduction de David face à Goliath. La coalition des oppositions populistes, avaricieuses et fétichistes n'avait pas cette séduction -mais elle avait gagné en efficacité, ne serait-ce que du fait des erreurs des partisans du projet : à vouloir forcer le passage pour l'extension en prenant la rénovation en otage, ils ne donnaient pas vraiment l'impression d'une adhésion convaincue et convaincante à un projet muséal et à un contenu culturel novateurs, même si la co-présidente du Cercle de soutien au projet, Charlotte de Senarclens, assurait qu'"en  dehors du fait que le projet architectural (lui plaisait), c'est l'usage que l'on  en fait qui (lui importait)" -or on a été jusque deux mois avant le vote populaire dans l'attente d'un véritable projet scientifique et culturel, et les partisans du projet Nouvel-Jucker s'étaient contentés de nourrir cette attente de grandes généralités consensuelles, juste un peu au-dessus du niveau d'insignifiance des discours convenus sur une "ouverture vers la cité et le grand public" qui n'est pas plus contestée que la rénovation du musée, même si
"A sa manière, l'échec du nouveau Musée d'Art et d'Histoire de Genève a prouvé l'éclatement du public, et la difficulté de dire simplement "c'est beau" devant les oeuvres", comme l'écrit Gauthier Ambrus dans "Le Temps" du 5 mars.

Le projet Nouvel-Jucker ne méritait sans doute ni l'honneur dont on le parait ni l'indignité dont on l'accablait et, quoi qu'on en pensait, il valait sans doute mieux le combattre pour le projet muséal qu'il signifiait (s'il en signifiait un) que le laisser succomber  face à une coalition du populisme "anticulturel", du chipotage avaricieux et du fétichisme patrimonial. Il méritait un débat, et donc une opposition, sur son contenu plus que sur son contenant, son coût et ses sources de financement. Il méritait un débat sur la politique muséale qu'il matérialisait. Il méritait un vrai débat de politique culturelle. Avec quelques idées, quelques propositions, quelques pistes pour faire de ce musée autre chose que la seule modernisation de ce qu'il est déjà. Il méritait un débat qui n'a pas eu lieu, mais qui peut maintenant reprendre, avant qu'un nouveau projet soit proposé. Et ce débat qui peut reprendre doit reprendre : il est la condition pour que, dans les urnes, une majorité se dessine pour soutenir un projet qui en vaille la peine par son contenu, avant que d'être vanté pour son contenant.

Après le refus populaire du projet MAH+ (refus "populaire" y compris au sens politiquement distinctif : ce sont les "quartiers populaires", c'est-à-dire les arrondissements de gauche, qui ont le plus clairement refusé le projet, parfois à plus de 60 %, alors que les trois seuls arrondissements qui l'acceptaient étaient des arrondissements de droite, dans des "quartiers bourgeois"...), les deux magistrats (de gauche) en charge du dossier, Sami Kanaan et Rémy Pagani ont promis la présentation avant l'été d'une "feuille de route" pour un nouveau projet, qui ne soit pas que de rénovation mais qui soit aussi d'extension du musée actuel -on se permettra de souhaiter que ne soit pas à nouveau commise l'erreur de lier rénovation et extension dans une seule et unique demande crédit qui contraindrait les opposants à l'extension à voter aussi contre la rénovation qu'ils appellent de leurs voeux.

"En 1998, les responsables avaient commencé par mettre en place le projet architectural. Cette fois, nous souhaitons que l'architecture soit au service du projet muséal", déclarait Sami Kanaan au lendemain de vote populaire de refus du projet Nouvel-Jucker. C'est en effet une évidence qu'il faille savoir ce que l'on veut faire d'un musée avant de savoir quel aspect il aura. Et c'est aussi une évidence que c'est de ne pas avoir raisonné ainsi que le projet Nouvel-Jucker avait perdu de sa légitimité culturelle. Mais la question se posera alors clairement, de savoir ce qu'on va faire du bâtiment actuel, totalement inapte à être un "musée du XXIe siècle", puisque conçu en fonction de l'idée qu'on se faisait d'un musée au XIXe siècle... On nous dit qu'il faut adapter les musées aux modes de consommation culturelle dominants... mais lorsque les grands musées publics ont été créés, c'est-à-dire qu'ils sont passés du statut de collections princières ou monarchiques à celui d'institutions culturelles publiques, se sont-ils adaptés aux modes de consommation culturelle de l'époque ? Non : ils en ont créé un nouveau... Et si le vote du 28 février donnait à Genève l'occasion de se livrer à ce même exercice d'invention d'un lieu culturel nouveau, repensé à partir d'un héritage, mais ne s'y enfermant pas  ? Alors, même les perdants du scrutin pourraient en remercier les vainqueurs.
Mais il est vrai que là, on prend un peu nos désirs pour des réalités. Et qu'on plaide un peu pour notre paroisse. On nous le pardonnera peut-être. De toute façon, on se l'est déjà pardonné nous-mêmes à nous-mêmes.

samedi 16 avril 2016

Pourquoi "désenchevêtrer" la politique culturelle, naturellement enchevêtrée ?


Le 18 mars, le Grand Conseil a adopté un premier paquet, assez ficelé,  de lois supposées "désenchevêtrer" les politiques sociales et parascolaires des communes et du canton, à partir d'un accord "unanime" entre le canton et l'Association des communes (mais dont on ne sait pas si les communes, elles, étaient unanimes pour le ratifier). En résumé, l'accueil parascolaire sera de la compétence exclusive des communes et les prestations sociales financières de celle du canton, à l'exception d'aides ponctuelles que les communes pourront accorder, et de prestations complémentaires accordées par la seule Ville de Genève, et qu'elle sera seule (parce qu'elle a été seule à se battre pour cela) à pouvoir continuer d'accorder aux bénéficiaires de prestations cantonales complémentaires à l'assurance vieillesse et invalidité : bonjour l'égalité de traitement... et l'Association des communes genevoise entérine ? Voilà qui va certainement contribuer à en rehausser le prestige. Les communes vont reprendre l'aide à domicile accordées aux personnes âgées, le canton étant chargé des soins  à domicile et de la prise en charge en EMS. Ce paquet de lois ayant été accepté, et aucun référendum n'ayant été lancé contre elles, c'est au tour de la politique culturelle de faire l'objet de projets de "désenchevêtrement" -de projets plus contestables, si l'on  en juge par le projet de loi cantonale sur la répartition des tâches dans le domaine de la culture, proposé par le Conseil d'Etat (il est téléchargeable sur www.fichier-pdf.fr/2016/04/08/pl11872/ ) après une négociation avec les communes, et surtout la Ville de Genève... mais pas avec les acteurs culturels...
     
Une affaire de choix politique ou d'amour-propre ?
  
"Nous sommes en train de faire à quelques uns ce que la Constituante, c'est-à-dire 80 personnes dont c'était l'unique tâche, n'a pas su faire en quatre ans", lâchait le président du Conseil d'Etat, François Longchamp, en octobre dernier, lors de la présentation du premier paquet de lois visant au "désenchevêtrement" des tâches entre le canton et les communes. Et il n'avait pas tort, le président du gouvernement -même si la Constituante n'avait pas que cette tâche à accomplir, elle l'avait, et ne l'a pas accomplie, refilant pleutreusement la patate chaude (et les conflits qui vont avec) au Conseil d'Etat, et après lui au Grand Conseil. Une première loi avait, en septembre dernier, fixé la méthode de se "désenchevêtrement", même là où il n'y a pas grand chose à désenchevêtrer -comme dans la politique culturelle, où le canton joue un rôle supplétif des communes en général et de la Ville en particulier, ce qui fait de ce champ de l'action politique le seul d'importance où à Genève le principe de subsidiarité, invoqué comme principe de référence du "désenchevêtrement" soit respecté : le canton n'intervient que là où la commune (la Ville, principalement, mais pas exclusivement) n'intervient pas, ou intervient comme complément de l'intervention de la commune.
     
Le Conseil administratif de la Ville de Genève et le Conseil d'Etat avaient négocié, entre eux seuls, sans les autres communes et sans le Conseil de la culture, une sorte d'"accord" qui n'en était pas un, mais qui faisait semblant d'en être un, et qu'on était priés de prendre pour tel, portant sur la répartition des tâches de politique culturelle entre la Ville et le canton. Notre magistrat préféré nous avait dit sur son blog que "s’il n’est pas parfait, cet accord est cependant un bon accord dans le contexte actuel". Ce qui, en le contextualisant, faisait précisément de cet "accord" non pas un élément de politique culturelle, mais une monnaie d'échange : il fallait  "envoyer un signal positif aux députés ayant fait de cet accord un préalable nécessaire à leur entrée en matière sur une participation cantonale à la construction de la Nouvelle Comédie et au fonctionnement du Grand Théâtre, participations s'inscrivant dans le cadre de la Loi cantonale sur la culture". Mais cela s'est fait sans concertation avec d'autres partenaires que la Ville et le canton, confrontés à des dossiers qu'ils n'arrivaient pas à faire avancer parce que la majorité du Grand Conseil leur mettait, ou menaçait de leur mettre, des bâtons de bergers dans les roues du char à bœufs -comme dans le cas du projet de la Nouvelle Comédie, embourbé par le PLR. Dans ce dossier, le Conseil d'Etat avait tenu ses engagements -c'est le Grand Conseil qui a fait défaut. Et dans le dossier du Grand Théâtre, c'est de crainte que le Grand Conseil fasse à nouveau défaut que le Conseil d'Etat avait "gelé" la subvention cantonale prévue -et qui sera de toute façon revue à la baisse...
      
Avec le projet de loi qui vient de tomber pas plus qu'avec l'accord Ville-canton qui le précédait et qu'il reprend, on n'a pas affaire à un programme de politique culturelle -juste à un marchandage sans critères clairs : on ne se répartit les responsabilités ni en fonction de l'importance des lieux culturels, ni en fonction du domaine culturel, ni en fonction de qui les assume actuellement, ni en fonction de leur audience locale, cantonale ou régionale, ni en fonction de leur coût.  Si on retenait ces critères, le Musée d'Art et d'Histoire et la Nouvelle Comédie devraient revenir au canton -or le canton les laisse à la Ville, seule.  Et finalement, on ne désenchevêtre pas grand chose. D'ailleurs, ce serait une démarche en soi contestable que de "désenchevêtrer", s'agissant de la culture, qui produit naturellement de l'enchevêtrement, autant qu'elle en profite. La Confédération elle-même le reconnaît, puisque lorsqu'elle intervient dans le champ culturel genevois, c'est en encourageant son partenariat avec la Ville et le canton. Autrement dit, en encourageant l'"enchevêtrement"... auquel le canton fait mine de vouloir mettre fin, alors même qu'il n'a pas réellement de politique culturelle, mais seulement des envies de politique culturelle, ce qui n'est pas vraiment la même chose. Sauf à réduire la politique culturelle à la mainmise (au moindre coût possible) sur telle ou telle institution culturelle plus prestigieuse que les autres.

Une affaire d'amour-propre, en somme.