dimanche 17 avril 2016

Musée d'Art et d'Histoire de Genève : Un "NON" libérateur


Le 28 février dernier, les Genevois et voises (de la Ville, puisqu'un Musée d'Art et d'Histoire n'intéresse pas le canton -au contraire du Grand Théâtre, plus décoratif sur une carte de visite politique) ont libéré le Conseil administratif, et même le MAH, d'un héritage pesant, et paralysant : le refus du projet Nouvel-Jucker de rénovation et d'extension du MAH a en effet quelque chose d'une libération en même temps que d'une remise des compteurs à zéro : on va enfin pouvoir procéder comme il aurait fallu le faire dès le départ : d'abord définir le contenu et le rôle du musée, et ensuite le contenant, le bâtiment. L'inverse de ce qui a été fait. Et ça tombe bien : le projet muséal, on l'a. Ou plutôt : on en a un -mais comme c'est le seul, c'est sur celui-là, quelque critique qu'on ait à lui faire, qu'on va pouvoir repartir. En somme, il fallait dire "non" d'abord (au projet Nouvel-Jucker) pour pouvoir, un jour, dire "oui" à un projet qui tienne la route, culturellement et politiquement, avant même que de satisfaire architecturalement et de rassurer financièrement.

Qui est au service de quoi ? Le bâtiment du musée, ou le musée du bâtiment ?

La direction du MAH et le Conseil administratif, en présentant le "projet scientifique et culturel" du musée, avaient assuré que pour l'essentiel (ils s'étaient même risqués à le chiffrer à 80 % du PSC, cet essentiel), ce projet (qui réaffirme le caractère encyclopédique du musée, le lien entre l'art et l'histoire, et les trois fonctions traditionnelles d'un musée public -patrimoniale, scientifique, pédagogique) était indépendant de l'acceptation ou non de celui portant sur son contenant (la rénovation et l'extension du MAH, soumise au vote populaire, et refusée par lui). On peut donc prendre au mot cette conviction : on a un PSC, qui a été, longuement (un an et demi) pensé et débattu par une équipe de projet et un conseil scientifique, puis ratifié par le MAH et par le Conseil administratif. Un projet tardif,  qui ne révolutionne pas le musée, mais qui vaut d'abord parce qu'il existe. On n'a donc pas à reprendre à zéro l'exercice qui a conduit à son élaboration -de toute façon, un PSC est non seulement évolutif : ce n'est pas une charte intouchable, mais un "work in progress".

Qui est au service de quoi ? Le bâtiment du musée, comme un contenant qui n'importe que par son contenu, ou le musée du bâtiment, comme prétexte à un "geste architectural" ? Ne pourrait-on, enfin, s'accorder sur l'évidence qu'un projet muséal est indépendant du bâtiment qui l'accueille, qu'il est ce qu'il expose, et non ce dans quoi il expose ? Et que faire alors du bâtiment Camoletti ? Il est exemplaire non seulement d'un style (le style "Beaux-Arts") de la fin du XIXe siècle (même s'il a été édifié au début du XXe, il avait été conçu comme on concevait un bâtiment de cette ambition sous Napoléon III), mais aussi, et, s'agissant du projet muséal, d'une conception tout aussi datée du rôle d'un musée : celui d'un temple de la culture. D'un lieu sacralisant ce qu'il expose. D'un espace où l'on reçoit la culture. Pas d'un lieu d'invention, de confrontation, de contestation : d'un lieu de communion. Peut-on concevoir un "musée du XXIe siècle" dans un sarcophage du XIXe ?

Tant  que l'opposition au projet Nouvel-Jucker était minoritaire, portée par des défenseurs du patrimoine et des opposants au "partenariat" avec la Fondation Gandur, elle avait la séduction de David face à Goliath. La coalition des oppositions populistes, avaricieuses et fétichistes n'avait pas cette séduction -mais elle avait gagné en efficacité, ne serait-ce que du fait des erreurs des partisans du projet : à vouloir forcer le passage pour l'extension en prenant la rénovation en otage, ils ne donnaient pas vraiment l'impression d'une adhésion convaincue et convaincante à un projet muséal et à un contenu culturel novateurs, même si la co-présidente du Cercle de soutien au projet, Charlotte de Senarclens, assurait qu'"en  dehors du fait que le projet architectural (lui plaisait), c'est l'usage que l'on  en fait qui (lui importait)" -or on a été jusque deux mois avant le vote populaire dans l'attente d'un véritable projet scientifique et culturel, et les partisans du projet Nouvel-Jucker s'étaient contentés de nourrir cette attente de grandes généralités consensuelles, juste un peu au-dessus du niveau d'insignifiance des discours convenus sur une "ouverture vers la cité et le grand public" qui n'est pas plus contestée que la rénovation du musée, même si
"A sa manière, l'échec du nouveau Musée d'Art et d'Histoire de Genève a prouvé l'éclatement du public, et la difficulté de dire simplement "c'est beau" devant les oeuvres", comme l'écrit Gauthier Ambrus dans "Le Temps" du 5 mars.

Le projet Nouvel-Jucker ne méritait sans doute ni l'honneur dont on le parait ni l'indignité dont on l'accablait et, quoi qu'on en pensait, il valait sans doute mieux le combattre pour le projet muséal qu'il signifiait (s'il en signifiait un) que le laisser succomber  face à une coalition du populisme "anticulturel", du chipotage avaricieux et du fétichisme patrimonial. Il méritait un débat, et donc une opposition, sur son contenu plus que sur son contenant, son coût et ses sources de financement. Il méritait un débat sur la politique muséale qu'il matérialisait. Il méritait un vrai débat de politique culturelle. Avec quelques idées, quelques propositions, quelques pistes pour faire de ce musée autre chose que la seule modernisation de ce qu'il est déjà. Il méritait un débat qui n'a pas eu lieu, mais qui peut maintenant reprendre, avant qu'un nouveau projet soit proposé. Et ce débat qui peut reprendre doit reprendre : il est la condition pour que, dans les urnes, une majorité se dessine pour soutenir un projet qui en vaille la peine par son contenu, avant que d'être vanté pour son contenant.

Après le refus populaire du projet MAH+ (refus "populaire" y compris au sens politiquement distinctif : ce sont les "quartiers populaires", c'est-à-dire les arrondissements de gauche, qui ont le plus clairement refusé le projet, parfois à plus de 60 %, alors que les trois seuls arrondissements qui l'acceptaient étaient des arrondissements de droite, dans des "quartiers bourgeois"...), les deux magistrats (de gauche) en charge du dossier, Sami Kanaan et Rémy Pagani ont promis la présentation avant l'été d'une "feuille de route" pour un nouveau projet, qui ne soit pas que de rénovation mais qui soit aussi d'extension du musée actuel -on se permettra de souhaiter que ne soit pas à nouveau commise l'erreur de lier rénovation et extension dans une seule et unique demande crédit qui contraindrait les opposants à l'extension à voter aussi contre la rénovation qu'ils appellent de leurs voeux.

"En 1998, les responsables avaient commencé par mettre en place le projet architectural. Cette fois, nous souhaitons que l'architecture soit au service du projet muséal", déclarait Sami Kanaan au lendemain de vote populaire de refus du projet Nouvel-Jucker. C'est en effet une évidence qu'il faille savoir ce que l'on veut faire d'un musée avant de savoir quel aspect il aura. Et c'est aussi une évidence que c'est de ne pas avoir raisonné ainsi que le projet Nouvel-Jucker avait perdu de sa légitimité culturelle. Mais la question se posera alors clairement, de savoir ce qu'on va faire du bâtiment actuel, totalement inapte à être un "musée du XXIe siècle", puisque conçu en fonction de l'idée qu'on se faisait d'un musée au XIXe siècle... On nous dit qu'il faut adapter les musées aux modes de consommation culturelle dominants... mais lorsque les grands musées publics ont été créés, c'est-à-dire qu'ils sont passés du statut de collections princières ou monarchiques à celui d'institutions culturelles publiques, se sont-ils adaptés aux modes de consommation culturelle de l'époque ? Non : ils en ont créé un nouveau... Et si le vote du 28 février donnait à Genève l'occasion de se livrer à ce même exercice d'invention d'un lieu culturel nouveau, repensé à partir d'un héritage, mais ne s'y enfermant pas  ? Alors, même les perdants du scrutin pourraient en remercier les vainqueurs.
Mais il est vrai que là, on prend un peu nos désirs pour des réalités. Et qu'on plaide un peu pour notre paroisse. On nous le pardonnera peut-être. De toute façon, on se l'est déjà pardonné nous-mêmes à nous-mêmes.

samedi 16 avril 2016

Pourquoi "désenchevêtrer" la politique culturelle, naturellement enchevêtrée ?


Le 18 mars, le Grand Conseil a adopté un premier paquet, assez ficelé,  de lois supposées "désenchevêtrer" les politiques sociales et parascolaires des communes et du canton, à partir d'un accord "unanime" entre le canton et l'Association des communes (mais dont on ne sait pas si les communes, elles, étaient unanimes pour le ratifier). En résumé, l'accueil parascolaire sera de la compétence exclusive des communes et les prestations sociales financières de celle du canton, à l'exception d'aides ponctuelles que les communes pourront accorder, et de prestations complémentaires accordées par la seule Ville de Genève, et qu'elle sera seule (parce qu'elle a été seule à se battre pour cela) à pouvoir continuer d'accorder aux bénéficiaires de prestations cantonales complémentaires à l'assurance vieillesse et invalidité : bonjour l'égalité de traitement... et l'Association des communes genevoise entérine ? Voilà qui va certainement contribuer à en rehausser le prestige. Les communes vont reprendre l'aide à domicile accordées aux personnes âgées, le canton étant chargé des soins  à domicile et de la prise en charge en EMS. Ce paquet de lois ayant été accepté, et aucun référendum n'ayant été lancé contre elles, c'est au tour de la politique culturelle de faire l'objet de projets de "désenchevêtrement" -de projets plus contestables, si l'on  en juge par le projet de loi cantonale sur la répartition des tâches dans le domaine de la culture, proposé par le Conseil d'Etat (il est téléchargeable sur www.fichier-pdf.fr/2016/04/08/pl11872/ ) après une négociation avec les communes, et surtout la Ville de Genève... mais pas avec les acteurs culturels...
     
Une affaire de choix politique ou d'amour-propre ?
  
"Nous sommes en train de faire à quelques uns ce que la Constituante, c'est-à-dire 80 personnes dont c'était l'unique tâche, n'a pas su faire en quatre ans", lâchait le président du Conseil d'Etat, François Longchamp, en octobre dernier, lors de la présentation du premier paquet de lois visant au "désenchevêtrement" des tâches entre le canton et les communes. Et il n'avait pas tort, le président du gouvernement -même si la Constituante n'avait pas que cette tâche à accomplir, elle l'avait, et ne l'a pas accomplie, refilant pleutreusement la patate chaude (et les conflits qui vont avec) au Conseil d'Etat, et après lui au Grand Conseil. Une première loi avait, en septembre dernier, fixé la méthode de se "désenchevêtrement", même là où il n'y a pas grand chose à désenchevêtrer -comme dans la politique culturelle, où le canton joue un rôle supplétif des communes en général et de la Ville en particulier, ce qui fait de ce champ de l'action politique le seul d'importance où à Genève le principe de subsidiarité, invoqué comme principe de référence du "désenchevêtrement" soit respecté : le canton n'intervient que là où la commune (la Ville, principalement, mais pas exclusivement) n'intervient pas, ou intervient comme complément de l'intervention de la commune.
     
Le Conseil administratif de la Ville de Genève et le Conseil d'Etat avaient négocié, entre eux seuls, sans les autres communes et sans le Conseil de la culture, une sorte d'"accord" qui n'en était pas un, mais qui faisait semblant d'en être un, et qu'on était priés de prendre pour tel, portant sur la répartition des tâches de politique culturelle entre la Ville et le canton. Notre magistrat préféré nous avait dit sur son blog que "s’il n’est pas parfait, cet accord est cependant un bon accord dans le contexte actuel". Ce qui, en le contextualisant, faisait précisément de cet "accord" non pas un élément de politique culturelle, mais une monnaie d'échange : il fallait  "envoyer un signal positif aux députés ayant fait de cet accord un préalable nécessaire à leur entrée en matière sur une participation cantonale à la construction de la Nouvelle Comédie et au fonctionnement du Grand Théâtre, participations s'inscrivant dans le cadre de la Loi cantonale sur la culture". Mais cela s'est fait sans concertation avec d'autres partenaires que la Ville et le canton, confrontés à des dossiers qu'ils n'arrivaient pas à faire avancer parce que la majorité du Grand Conseil leur mettait, ou menaçait de leur mettre, des bâtons de bergers dans les roues du char à bœufs -comme dans le cas du projet de la Nouvelle Comédie, embourbé par le PLR. Dans ce dossier, le Conseil d'Etat avait tenu ses engagements -c'est le Grand Conseil qui a fait défaut. Et dans le dossier du Grand Théâtre, c'est de crainte que le Grand Conseil fasse à nouveau défaut que le Conseil d'Etat avait "gelé" la subvention cantonale prévue -et qui sera de toute façon revue à la baisse...
      
Avec le projet de loi qui vient de tomber pas plus qu'avec l'accord Ville-canton qui le précédait et qu'il reprend, on n'a pas affaire à un programme de politique culturelle -juste à un marchandage sans critères clairs : on ne se répartit les responsabilités ni en fonction de l'importance des lieux culturels, ni en fonction du domaine culturel, ni en fonction de qui les assume actuellement, ni en fonction de leur audience locale, cantonale ou régionale, ni en fonction de leur coût.  Si on retenait ces critères, le Musée d'Art et d'Histoire et la Nouvelle Comédie devraient revenir au canton -or le canton les laisse à la Ville, seule.  Et finalement, on ne désenchevêtre pas grand chose. D'ailleurs, ce serait une démarche en soi contestable que de "désenchevêtrer", s'agissant de la culture, qui produit naturellement de l'enchevêtrement, autant qu'elle en profite. La Confédération elle-même le reconnaît, puisque lorsqu'elle intervient dans le champ culturel genevois, c'est en encourageant son partenariat avec la Ville et le canton. Autrement dit, en encourageant l'"enchevêtrement"... auquel le canton fait mine de vouloir mettre fin, alors même qu'il n'a pas réellement de politique culturelle, mais seulement des envies de politique culturelle, ce qui n'est pas vraiment la même chose. Sauf à réduire la politique culturelle à la mainmise (au moindre coût possible) sur telle ou telle institution culturelle plus prestigieuse que les autres.

Une affaire d'amour-propre, en somme.

jeudi 24 mars 2016

"Touchez pas au Plaza" : Frémissements...


On vous reparle du sauvetage de la plus belle salle de cinéma genevoise, en déshérence depuis des lustres : le Plaza. Parce qu'il y a du nouveau. Oh, pas un bouleversement, pas un renversement de situation, non, mais des frémissements. Les auteurs des recours individuels contre l'autorisation de démolir la salle (sous réserve de la délivrance d'une autorisation de construire le souk que les propriétaires projettent à sa place) ont bien été déboutés, par dénégation de la qualité pour agir, mais un recours reste pendant, celui de la Société suisse des architectes, section de Genève, à qui la qualité pour agir peut difficilement être niée. Et puis, les défenseurs de la salle ont présenté il y a deux semaines un projet de "quartier culturel" dont le Plaza, en tant que salle de cinéma, serait le centre, et des messages indirects et informels de quelques autorités leur sont parvenus selon lesquels si un projet culturel était avancé à partir du Plaza cinéma, leur position (soit l'autorisation de démolir, conditionnée à une autorisation de construire) pourrait être revue dans le sens de la préservation de la salle. La rénovation réussie, par la Ville, de l'Alhambra  prouve d'ailleurs qu'on peut parfaitement réhabiliter et adapter une salle de cinéma historique (même plus ancienne que le Plaza) à une fonction culturelle plus large et plus polyvalente, sans attenter à sa structure et à sa qualité architecturale. C'est d'ailleurs ce que la Ville de Lausanne entend faire de sa salle du Capitole...

Ce qui vaut pour un petit cinéma porno ne vaudrait pas pour un grand cinéma populaire ?

Dans la défense du "Plaza", ça frémit, ça avance. Lentement, incertainement, mais ça avance. Que cela aboutisse, c'est affaire de volonté politique. Les défenseurs du Plaza l'ont. Il leur manque le pouvoir. Que ceux qui l'ont en fassent en bon usage, plutôt que s'éclipser devant les propriétaires sous des prétextes de rentabilité et laisser un centre commercial prendre la place d'un cinéma, ne dépend que d'eux.

Les défenseurs du Plaza travaillent sur un projet de "quartier culturel" dont la salle de cinéma, maintenue en tant que telle, serait le centre. Car sa situation est idéale : c'est la dernière grande salle de cinéma au centre-ville qui soit, aussi, un élément du patrimoine architectural de la ville. A cinq minutes de la gare, sur un axe de passage entre la gare et le lac, sur une rive droite où les lieux culturels structurant sont bien moins nombreux que sur la rive gauche, l'immeuble du Plaza offre des opportunités uniques pour un projet de "quartier culturel" :  un passage couvert très fréquenté, pouvant devenir une véritable promenade architecturale, une salle esthétiquement exceptionnelle, qui fut pionnière en Europe par sa structure... De cela, on peut faire un centre cinématographique "grand public" autour d'une salle de prestige liée à des espaces de rencontre (un bar, une brasserie, une galerie, par exemple), et qui peut être doublée en sous-sol de salles plus petites, sans que la salle actuelle soit fondamentalement modifiée.
"Fonction Cinéma", qui ne s'associe pourtant pas au combat pour le maintien du Plaza, écrivait en mai dernier aux membres du Conseil municipal qui allaient se prononcer sur une aide à la rénovation de quatre petits cinémas indépendants, que "garder des lieux de convivialité, de loisirs et de culture au centre-ville (...) participe à la qualité de vie qu'offre Genève". En défendant le Plaza, et un projet le requalifiant comme "centre d'un quartier culturel", ne ne disons pas autre chose. Pas autre chose non plus que ce qui a convaincu le Conseil communal de Lausanne de voter à l'unanimité (droite comprise, donc) un crédit d'étude pour rénover (il en coûterait une quinzaine de millions de francs) la salle de cinéma du Capitole, l'une des plus grandes de Suisse, ouverte en 1929 et sauvée en 2010 par son acquisition par la Ville. La salle est désormais exploitée par la Cinémathèque suisse, en collaboration avec Pathé. Dans le projet de rénovation, elle gardera son esthétique et son volume. 

Et puis, il  a cette cerise vermillonne comme un plaisir coupable :  la salle du cinéma genevois "le Splendid" ne fermera pas, et restera une salle de cinéma. Spécialisé dans le porno, certes, mais maintenu malgré cela dans son affectation cinématographique en raison du règlement municipal des plans d'utilisation des sols (PUS), ce même que la Ville de Genève avait finalement renoncé à faire valoir dans un recours contre la décision de démolir le Plaza. "Nous avons décidé de poursuivre l'aventure, et même de procéder à de petits investissements" (un fumoir, un foyer, une nouvelle sortie), sans augmenter les tarids (14 francs), annonce le propriétaire, qui précise que c'est parce que "la Ville de Genève nous empêche de changer d'activité", en raison précisément du règlement des PUS, que son cinéma restera un cinéma : "pour la Ville, nous animons le quartier".
Jouissif, non ? Il faudra qu'on nous explique pourquoi ce qui vaut pour un petit cinéma porno ne vaudrait pas pour un grand cinéma populaire...

dimanche 13 mars 2016

Le Plaza, comme le Capitole ?


Le cinéma Plaza n'est pas encore mort
   
Le cinéma Plaza n'est pas encore mort. Et s'il devait mourir, ce ne serait pas de sa belle mort, mais d'avoir été tué. Délibérément. Par ceux qui veulent le détruire, et ceux qui ne veulent rien faire pour les en empêcher. Contre l'autorisation donnée par le Conseil d'Etat de démolir cette splendide salle, il reste un recours pendant devant le Tribunal administratif de première instance (les autres ont été déboutés) : le recours de la Fédération des architectes suisses (FAS), qui avait déjà été active dans le sauvetage de la salle du Manhattan, et pour qui il ne s'agit pas seulement de sauver un bâtiment ou une salle, "mais aussi une spatialité, celle des années 50, et avec elle l'optimisme de l'après-guerre". La FAS, qui demande au Conseil d'Etat de "reclasser la salle" (classée en 2004 mais déclassée en 2007 sur pression des propriétaires), demande notamment la nomination d'un expert indépendant pour produire une contre-expertise (il n'y en a jamais eu...) à celles, de pure opportunité, commanditées par les propriétaires pour conforter leur volonté de détruire la salle. Enfin, le directeur de la Cinémathèque suisse, Frédéric Maire, a apporté son soutien à la lutte pour le sauvetage du Plaza, en s'appuyant sur l'expérience du sauvetage de la salle lausannoise du Capitole. Bref : le Plaza bouge encore...


Le pot de terre contre le pot de fer, la démocratie contre les avocats d'affaires

L'opposition à la démolition de la salle du Plaza par son propriétaire, Mont-Blanc centre SA, c'est un peu la lutte du pot de terre contre le pot de fer. Et le pot de terre, c'est nous, les motionnaires au Conseil municipal et les 1700 pétitionnaires qui veulent sauver cette salle, face à un cabinet d'avocats d'affaires, Baker & McKenzie, qui n'est que la succursale locale genevoise d'une véritable multinationale de plus de septante cabinets comparables. Ce qui se sent d'ailleurs dans le style, la syntaxe et l'orthographe de leurs textes...

La décision du canton d'autoriser la démolition de la salle, contre l'avis de la Ville (qui aurait pu, et du, faire recours  contre cette décision, à laquelle elle avait pourtant donné un préavis négatif, et ne l'a pas fait) a été prise sans pesée d'intérêt entre intérêt public et droit du propriétaire, et sous l'angle formel, administratif : elle signifie que rien ne s'oppose, de ce point de vue, à cette démolition. Cela ne signifie nullement que cette démolition soit opportune -cela ne signifie qu'une chose : qu'elle serait légale (2). Tout en créant, selon la Société des architectes, un "précédent extrêmement dangereux", puisque pour la permettre on aurait, pour des motifs uniquement financiers (la non-rentabilité supposée de la salle) sorti, pour le démolir, un élément d'un ensemble classé, alors même qu'on en reconnaît la valeur patrimoniale (4)...

Tout n'est pas perdu, et nos cartouchières ne sont pas vides : l'autorisation de démolir n'entrera en force qu'une fois l'autorisation de construire donnée au propriétaire (1). Or cette autorisation de construire peut elle-même faire l'objet d'un recours (de la Ville ou de toute personne ou entité ayant qualité pour agir). Et si la Ville de Genève (elle est seule à pouvoir le faire) avance avec un projet solide, avec un solide contenu culturel, les choses peuvent changer -les propriétaires le savent sans doute... d'ailleurs, l'année dernière, le Conseil municipal de la Ville a accepté une proposition du Conseil administratif d'un crédit de 4,9 millions de francs pour participer à la réhabilitation de quatre cinémas indépendants (le Lux, les Scala, le City et le Nord-Sud), à seule fin d'en maintenir l'activité au centre-ville, et sans qu'aucun critère patrimonial ne soit même avancé. Et puis, la Ville a fort bien réussi à rénover et étendre la salle de l'Alhambra (www.ville-geneve.ch/themes/amenagement-construction-logement/construction-entretien-renovation-batiments/realisations/alhambra/), en ayant pour elle un vrai projet culturel.

Genève manque-t-elle à ce point de centres commerciaux qu'il faille démolir un cinéma (3) pour ouvrir un souk de plus ? La destruction de la salle construite sur les plans de l'architecte Marc-Joseph Saugey serait en tout cas, de l'avis de la section genevoise de la Fédération des architectes suisses, une "catastrophe patrimoniale et culturelle". "Patrimonial", "culturel", des mots qui semblent n'avoir guère de signification quand ils sont adressés aux propriétaires, mais qui devraient en avoir une lorsqu'ils le  sont aux "politiques", municipaux et cantonaux.

On ne voit pas pourquoi ce qui a été possible à Genève avec l'Alhambra et à Lausanne avec le Capitole deviendrait impossible avec le Plaza...


www.ville-geneve.ch/fileadmin/public/Departement_2/Publications/triptyque-alhambra-renovation-extension-ville-de-geneve.pdf

1. La société propriétaire n'évoque quasiment, comme argument de son projet de démolition de la salle de cinéma, que les 63 logements pour étudiants dont elle entend coiffer les commerces qui remplaceraient le cinéma. Ainsi écrit-elle que "le site de l'ex-cinéma Plaza est à la base d'un projet de transformation destiné à créer  63 logements étudiants"... comme si ces logements étaient le coeur de son projet, et que c'étaient eux qui suscitaient notre opposition : or le coeur du projet des propriétaires est le remplacement du cinéma par des commerces. Ce à quoi nous nous opposons est la destruction de la salle :  pour autant qu'elle soit sauvée, et maintenue soit comme salle de cinéma, soit comme lieu culturel polyvalent, nous n'avons aucune objection à ce que des logements étudiants soient proposés au-dessus d'elle.

2. Les propriétaires affirment que les associations de défense du patrimoine ("Patrimoine Suisse", "Patrimoine vivant" ont reconnu que l'autorisation de démolir était "juridiquement incontestable", mais il ne s'agit  ici que de l'autorisation de démolir, et non de l'autorisation de construire qui en est la condition exprès, et il ne s'agit que de l'aspect purement juridique de cette autorisation de démolir -or les mêmes associations de défense du patrimoine dont les propriétaires font si grand cas de l'avis juridique, reconnaissent la valeur précisément patrimoniale de la salle, et que l'autorisation de démolir n'a été finalement accordée qu'à partir d'arguments fondés sur la non-rentabilité supposée du Plaza en tant que salle de cinéma (et seulement de cinéma).

3. Les propriétaires affirment que "la situation du marché cinématographique s'est encore détériorée pour les salles fonctionnant sans soutien étatique ou aide de bienfaiteurs". Or le Plaza, qui serait aujourd'hui, si elle son exploitation n'avait pas cessé, la seule et unique grande salle indépendante au centre-ville, capable dès lors de "récupérer" une partie de la clientèle des Rialto, tout en gardant celle des spectateurs qui ne goûtent pas les multiplexes de la périphérie.

4. Les propriétaires affirment qu'aucun classement du bâtiment Plaza n'est jamais entré en force. En effet, mais ce classement avait été décidé par arrêté du Conseil d'Etat en 2004, dans le cadre du classement de tous les bâtiments Saugey. En 2006, le TF a précisément rejeté le recours des propriétaires contre ce classement, et le bâtiment n'a été sorti du classement qu'en 2007, au motif de la non-rentabilité de la salle, "prouvée" par des expertises (sans aucune contre-expertise) commandées par les propriétaires eux-mêmes... ce qui nuance (pour le moins) l'affirmation des propriétaires que "le Conseil d'Etat et les autorités judiciaires du Canton ont (...) établi que l'activité cinématographique du Plaza ne pouvait être poursuivie car elle était tout à fait déficitaire"

jeudi 3 mars 2016

MAH : Du bon usage d'un refus


Da capo !

Par 54,3 % des votants (on avait parié sur une proportion encore plus forte), le peuple municipal de Genève a donc refusé le projet de rénovation et d'extension du Musée d'Art et d'Histoire. Le vote n'était que municipal -aurait-il été cantonal que le "oui" aurait peut-être gagné (comme il a gagné dans les arrondissements de droite de la Ville), encore qu'on ne puisse en jurer. Pas plus qu'on ne puisse jurer, même si on en est persuadé, que si la rénovation et l'extension du musée avaient été dissociées au lieu que d'être liées dans un seul vote, la rénovation aurait été acceptée -peut-être même sans vote populaire, parce que sans référendum. Reste que refus il y a eu. Et qu'il y en a un bon usage possible : il rouvre le débat que l'acceptation du projet aurait fermée, avant même qu'il ait réellement commencé. Non le débat sur le coût du projet, l'odeur de l'argent privé qui contribuait à le financer, ni même le débat patrimonial, mais le débat sur le rôle du musée, sa place dans le dispositif culturel genevois. Et même le débat sur un nouveau musée, ailleurs. Parce que le musée ne doit pas être prisonnier de son bâtiment et que peu nous importe au fond le sort du bâtiment Camoletti : il n'est pas le musée, mais son enveloppe...


  "(...) le ciment victorieux au sein duquel sera ficelée la prestigieuse clé de voûte qui ouvrira à deux battants la porte d'un avenir radieux"

Musée d'Art et d'Histoire de Genève, on repart à zéro  : après le refus populaire du projet qu'il défendait (plutôt comme on défend un héritage que comme on défend une cause à laquelle on croit), le Conseil administratif de la Ville de Genève reprend la main, et annonce qu'il présentera d'ici juin une "feuille de route" pour relancer des études et des consultations sur un nouveau projet. Dont on ne connait évidemment encore rien (sera-t-il de rénovation seule, de rénovation et d'extension, d'un nouveau musée ?), mais dont on sait déjà qu'il coûtera plus cher à la Ville, s'il se réalise, que celui qui vient d'être refusé -autant dire que l'argument financier qui, largement évoqué par les opposants au projet refusé dimanche, a sans doute été déterminant dans ce refus, pourra refaire surface dès qu'une décision devra être prise (par le Conseil municipal, voire le peuple). Après le refus collatéral (comme on le dit d'un dommage...) de la rénovation du musée actuel, puisqu'elle était liée au projet d'extension, chaque jour qui passe passe sur le musée, aggrave sa dégradation, augmente le coût de sa rénovation, et même, à défaut de rénovation, celui de son entretien (la Ville en est propriétaire, elle a le devoir de l'entretenir, et l'obligation de le mettre aux normes)

Reste que, comme l'affirment à raison les deux Conseillers administratifs en charge du dossier, Sami Kanaan et Rémy Pagani, la rénovation seule n'a pas de sens assez fort pour justifier un investissement lourd (qu'ils estiment à 80 millions),  qu'on peut avoir une autre ambition que "maintenir un musée dans sa conception de 1910", que l'extension est plus que problématique (où se ferait-elle ? sous la butte de l'Observatoire, voire à sa place, arasée ? Le référendum chauffe déjà... dans les bâtiments des Casemates ? Ils sont aussi obsolètes que ceux du MAH actuel). Et qu'il conviendrait donc de commencer à penser non plus un musée agrandi, mais carrément, un nouveau musée. Financé uniquement avec de l'argent public, et conçu pour concrétiser un concept culturel lui préexistant -ça tombe bien : il en existe un, désormais, le fameux "projet scientifique et culturel". Il vaut ce qu'il vaut, il est arrivé bien tard, alors que le projet matériel -architectural, financier- était bouclé, mais au moins il existe, et peut être mis en discussion publique, de telle manière que ce soient, enfin, les missions du musée qui définissent son architecture, et plus son architecture qui contraignent ses missions

Imaginer un nouveau projet, étudier, consulter, chiffrer, proposer des crédit, les faire accepter par le parlement municipal, voire par le peuple, cela prendra du temps, évidemment. Dix ans, quinze ans, vingt-cinq ans ? En tous cas le temps d'un débat sérieux, approfondi, sur ce qui importe. Et pas seulement le temps de couler, comme amphigourisait Pierre Dac, "le ciment victorieux au sein duquel sera ficelée la prestigieuse clé de voûte qui ouvrira à deux battants la porte d'un avenir radieux".

lundi 29 février 2016

Fonds de tiroir


Petit message lausannois aux ceusses qui à Genève continuent d'affirmer qu'il est impossible de sauver le cinéma Le Plaza : mardi, le Conseil communal de Lausanne a voté à l'unanimité (droite comprise, donc) un crédit d'étude de 1,3 million pour rénover la salle de cinéma du Capitole, l'une des plus grandes, sinon la plus grande, de Suisse avec ses 867 sièges, ouverte en 1929 et sauvée en 2010 par son acquisition par la Ville. La salle est désormais exploitée par la Cinémathèque suisse, en collaboration avec Pathé. Dans le projet de rénovation, elle gardera son esthétique et son volume. Il s'y ajoutera une deuxième salle en sous-sol, de 200 places, ainsi qu'un café, une médiathèque et une boutique vouée au cinéma. Selon les estimations actuelles, le coût de la rénovation, qui pourrait s'achever en 2019, se situerait entre 13 et 15 millions de francs. La Ville prévoit de créer une fondation pour récolter des soutiens financiers publics et privés. Voila.  Pendant ce temps, à Piogre, propriétaires du Plaza, cabinets divers mobilisés à leurs services, partis de droite et même conseillers administratifs assurent qu'il n'est pas possible de « sauver le Plaza » en tant que cinéma...
 
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La « Tribune de Genève » du 6 février a visité le Musée d'Art et d'Histoire. Elle a bien fait, ça risque de plus être possible d'ici peu, et pour un certain temps, voire même un temps certain, quel que soit le résultat du vote de dimanche : parce que si c'est « non », y'aura pas de rénovation et qu'on va bien finir par devoir fermer le musée avant qu'il tombe sur la gueule des visiteurs et du personnel, et que si c'esz « oui » il va aussi falloir le fermer pour le rénover et l'étendre. Quand on vous dit que le vote de dimanche est crucial...

Votation sur le MAH : Son directeur actuel, Jean-Yves Marin, rappelle que son lointain prédécesseur, Claude Lapaire, avait écrit en 1973 que l'agrandissement et la rénovation du bâtiment Camioletti étaient une urgence. ça fait donc 43 ans. Bon, rendez-vous en 2059 pour en recauser...
http://www.lecourrier.ch/136749/mah_du_passe_faisons_table_raseuh

Réuni en Assemblée générale extraordinaire, le RAAC (Rassemblement des acteurs culturels) s'est dissout mardi soir, estimant avoir rempli son rôle. Le comité sortant a été désigné à l'unanimité pour régler la dissolution d'ici à la fin avril. A l'unanimité les membres se sont prononcés pour que les fonds restant soient attribués à l'association de soutien à GE Cultures en lutte, qui a notamment été le fer de lance du réfpérendum contre les coupes budgétaires imposées par la droite municipale genevoise.

La « Tribune de Genève » du 6 février a visité le Musée d'Art et d'Histoire. Elle y a trouvé des «catacombes» avec de « gros tuyaux de canalisation ». Quand on  vous dit qu'une momie encore animée de mauvaises intentions gisait sous le musée, et n'attendait que d'être réveillée au  premier coup de pioche de la rénovation, vous  nous croyez,
maintenant ?
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Jean-Claude Gandur aura été le héros de la campagne autour du projet de rénovation-extension du Musée d'Art et d'Histoire : mècène pour les uns, évadé fiscal pour les autres (il est domicilé à Malte), il aura en tout cas réussi, grâce au refus du projet qu'il finançait, à économiser les 40 millions qu'il voulait y affecter. De quoi se construire son musée à lui, mais ailleurs. D'ailleurs, puisque l'argent de Gandur pue au point qu'il ait fallu le refuser, il conviendra désormais pour la Ville de Genève de refuser du même geste auguste tout argent privé provenant de quelque pratique, de quelque activité, ou de quelque héritage, contestable. Même les impôts ? Non, quand même, faut pas pousser, mais soyons cohérents : à musée public, financement public. Totalement public. Bon princes, on acceptera toujours les objets et les collections en legs et donations (une manière de rendre public ce qui était privé), mais on refusera désormais tous les financements privés. Parce qu'on ne sait jamais vraiment de quoi ils proviennent, même quand on sait de qui. Et réciproquement.

vendredi 26 février 2016

MAH : On efface tout et on recommence ?


   
Tabula rasa !

On saura donc dimanche si le projet de rénovation-extension du MAH pourra être réalisé ou s'il finira aux archives... mais en fait, on ne le saura pas grand chose d'autre  : un "non" ne "sauvera" pas plus le bâtiment de Marc Camoletti qu'un "oui" ne répondra au besoin genevois d'un nouveau "grand musée moderne". Dans un courrier de lecteur à la "Tribune de Genève", le patron de Vacheron Constantin, particulièrement intéressé à la possibilité d'un musée de l'horlogerie dans le MAH, estimait que "le projet soumis au vote (...) est une réponse concrète à des besoins devenus urgents". Nous, ici, on l'a plutôt considéré comme une mauvaise réponse à une question mal posée et mal comprise...  De toute façon, que ce soit "oui" ou "non" à ce qui reste du projet Nouvel-Jucker initial, le MAH devra être fermé : pour rénovation si c'est "oui", ou parce qu'il sera devenu inutilisable, faute d'être rénové, si c'est "non"... Peu importe donc le résultat du vote de dimanche : au terme d'un vrai débat de merde, ce résultat aura confirmé le vieux slogan d'"Hara-Kiri Hebdo" (ou était-ce déjà "Charlie" ?) : "votez con, vous n'avez pas le choix". A part le choix de la "table rase", bien sûr : on n'a pas si souvent l'occasion de chanter l'Internationale dans une votation municipale...

On a donc parlé dans le vide. Disons qu'on  s'est parlé à nous-mêmes.

Ce fut sans doute le débat le plus médiocre auquel, en 45 ans de militantisme, il nous fut donné d'assister (et même de participer, ce qui nous interdit de nous innocenter de sa médiocrité, et ne nous laisse guère que la ressource d'en ricaner). Ce n'était pourtant pas une fatalité : l'enjeu se prêtait à un véritable débat de politique culturelle, mais qui n'a jamais eu lieu, et il aura fallu attendre le dialogue entre Charles Bonnet et Pierre Huber, dans la "Tribune de Genève" de lundi dernier, pour qu'on parle, enfin, et en connaissance de ce dont en parle, d'art, de culture, de patrimoine autrement qu'en termes fétichistes.

Alors les gens, vous faites ce que vous voulez, forcément, et pour les raisons que vous trouvez, avec qui vous voulez. Vous prenez en marche le train du "non" et d'une campagne à base de poujadisme culturel et financier (elle n'était pourtant pas si mal partie que cela...),  ou vous restez au bord de la voie, entre les vaches, à regarder ce train passer et vous ne votez pas ou vous votez blanc, ou, troisième attitude, vous grimpez dans la draisine cahotante du "oui" et vous pompez à contre-courant jusqu'à la collision fatale, parce que vous aimez les combats perdus d'avance (et il faut bien avouer que celui-là était fort mal parti, depuis le début -pas de concours, juste un appel d'offre- et que ça ne s'est pas amélioré depuis -ficelage de la rénovation et de l'extension  dans un seul crédit), parce que les chants désespérés sont les chants les plus beaux et parce que, s'il peut se trouver des perdants magnifiques, il se trouve aussi des vainqueurs médiocres : l'argument massue du "non", celui qui, sans doute, va emporter le vote, est aussi celui qui nous importe le moins : l'argument du fric. Un argument de droite et qui le reste même brandi par des gens de gauche, face à tous les projets et tous les engagements culturels, quels qu'ils soient :  MAH ou Nouvelle Comédie, fonds généraux ou subventions, c'est kif kif, c'est trop d'argent pour la culture, faut penser au sport. Et balancer le crédit pour le MAH et celui pour la Nouvelle Comédie dans le trou du Stade de la Praille. Cela dit, on n'était pas dans un débat gouverné par le clivage gauche contre droite, ou  démocrates contre garde-chiourmes, ou cultureux contre analphabètes... on avait en guise de fronts un agglomérat contre un autre. Le partisan de gauche du projet se retrouvait avec le MCG et Gandur, l'adversaire de gauche du projet avec l'UDC et Barbier-Muller...

Comme on est objectifs et, dans la draisine à contre-voie et au-dessus des parties, on a tout de même fourni aux adversaires du projet MAH+ quelques arguments qu'on pensait solides pour le combattre, en même temps qu'aux partisans quelques arguments qu'on trouvait pertinents pour le soutenir... Las ! on parlait de projet culturel, de politique muséale, de rôle du musée -bref, de ce qui n'intéresse que nous. On n'a pas eu les réponses aux questions innocentes qu'on posait (quel musée, pour quoi faire, quoi dire, et à qui ?), ou alors on n'a obtenu que des réponses insatisfaisantes, convenues. On a donc parlé dans le vide. Disons qu'on  s'est parlé à nous-mêmes. Et qu'on était entièrement d'accord avec nous. Et qu'on va le rester. Parce que le vote de dimanche ne va rien régler du tout, quel qu'il soit, et que si le projet d'extension est refusé, celui de rénovation l'est aussi, puisque les deux ont été ficelés.  Or la rénovation du musée restera urgente -et de plus en plus urgente, forcément, au fur et à mesure du temps qui passe sans qu'elle se fasse. Et il faudra bien qu'un nouveau crédit d'étude soit voté, qu'un nouveau projet sorte d'un concours d'architecture, soit accepté par le Conseil administratif, soumis à examen par les commissions du Conseil municipal et par la commission des monuments, de la nature et des sites, que les demandes d'autorisations soit déposées, que le délai de recours soit passé (et si des recours sont déposés, qu'ils soient examinés -leur refus pouvant lui-même faire l'objet d'un recours) puis qu'un nouveau crédit de réalisation soit proposé, qui devra trouver une majorité au Conseil municipal, et qui, s'il la trouve, sera soumis lui aussi à référendum... Gageons que référendum alors il y aura, qu'il aboutira, et qu'on se retrouvera (mais dans vingt ans...) avec un débat ne portant toujours pas sur un projet culturel, mais toujours sur son coût. Sachant qu'un projet culturel est toujours "trop cher". Et suscite forcément une campagne négative à base de poujadisme culturel et financier.

Alors, finalement, peut-être que la solution est celle de la "tabula rasa" : on ne rénove pas, on n'étend pas, on laisse pourrir le bâtiment Camoletti, on attend qu'il tombe tout seul, on rase les ruines et plutôt que bricoler l'existant, on construit ailleurs (pas forcément au centre-ville, et même pas forcément du côté suisse de la frontière qui clive la Genève réelle...) quelque chose de tout nouveau tout beau, ou au moins d'une mocheté intéressante, pas ce machin construit au début du XXe siècle dans le goût pompier de la fin du XIXe siècle, pour que la bourgeoisie genevoise puisse exhiber qu'elle ne s'intéresse pas qu'au fric, qu'elle s'intéresse aussi à l'art et à l'histoire...