samedi 14 février 2015

Mécénat, sponsoring, partenariat public-privé : L'argent, son odeur, son usage...


De la rénovation et de l'extension du Musée d'Art et d'Histoire de Genève, on a déjà beaucoup parlé sous l'angle de la défense du patrimoine architectural, et un peu sous l'angle de son coût financier. On s'est ensuite interrogé sur le projet culturel et scientifique qu'il doit y avoir derrière le projet d'extension du MAH, et qui peut seul le justifier. Sur demande d'une motion présentée par l'Alternative au Conseil Municipal, le MAH et le Conseil Administratif se sont attelés à la conception de ce projet culturel, dont la commission des Arts & de la Culture du Conseil Municipal a reçu les premiers éléments, qu'elle a pu étudier et commencer à débattre (entre quelques interventions folkloriques ou procédurières du MCG, qu'un tel enjeu semble passionner à peu près autant que nous passionne le classement de la Challenge League de foot). Aujourd'hui, un autre enjeu, fait débat : l'enjeu éthique.

Au fond, nos adversaires nous paient pour cracher dans la soupe que nous leur servons

Le débat sur la rénovation et l'extension du Musée d'Art et d'Histoire de Genève commence donc à prendre une forme politiquement intéressante.
Le projet de rénovation en effet n'est pas, en tant que tel, contesté, sinon dans son ficelage avec, précisément, le projet "Nouvel-Jucker" d'extension, ficelage qui contraint ceux qui soutiennent la rénovation mais pas cette extension là à voter contre la rénovation qu'ils soutiennent, ou pour l'extension qu'ils combattent, puisqu'ils ne peuvent dissocier leurs deux prononcements. 
S'agissant du projet culturel dont témoigne celui d'extension du musée, on est encore dans les généralités consensuelles, c'est-à-dire juste un peu au-dessus (quand même) du niveau d'insignifiance des discours convenus sur une
"ouverture vers la cité et le grand public" qui n'est contestée par personne, pas plus, en soi, que n'est contestée l'extension des surfaces d'exposition.
Nous en arrivons donc à un débat éthique, qui a d'abord porté sur la provenance des pièces de la collection du musée, et porte désormais sur la provenance du financement (pour 40 millions) par la Fondation Gandur pour l'Art (FGA), de la rénovation et de l'extension du musée, en échange de la signature en 2010 d'une convention entre la Ville de Genève et la Fondation du milliardaire Jean-Claude Gandur, dont la fortune a été tirée de l'exploration et de l'exploitation pétrolière, puis des agrocarburants. Avec tout ce que cela implique.

Cet argent a donc une odeur, mais c'est la même que celle qui flotte dans presque tous les musées d'Europe et dans la plupart des opéras : l'odeur de la reconversion "culturelle" de fortunes dont l'origine relève assez rarement de gains à la loterie, du travail à l'usine, de l'agriculture de subsistance ou de la création artistique... Une odeur d'exploitation du travail, d'exploitation des richesses naturelles, de secret bancaire, dont Genève s'accommode fort bien pour le financement de toutes ses institutions culturelles depuis bientôt 500 ans... Avant l'odeur du pétrole, il y eut aussi celle de la poudre et des fonds de cale du transport des esclaves, dont les banquiers de Genève reçurent quelque part des profits, avant que de soutenir l'une ou l'autre des institutions culturelles et sociales de la République. On mesure donc l'ampleur de la tâche qui consisterait à "purifier" ces institutions, à commencer par les plus anciennes (les bibliothèques, l'Université) de tout héritage  matériel éthiquement contestable. En revanche, une tâche d'une ampleur plus à notre portée est de contenir l'influence que peut donner, sur les institutions qu'ils financent, l'argent des financiers privés. Et là se pose, s'agissant du MAH, la question de la renégociation de la convention de 2010 entre la FGA et la Ville.
Mais si la question est posée aujourd'hui à propos de ce partenariat-là, elle se pose, beaucoup plus généralement, à propos de tout les apports financiers privés aux institutions et aux lieux culturels (elle se pose pour la Fondation Wilsdorf comme pour la Fondation Gandur, pour prendre deux exemples genevois), ou aux institutions sociales (le Centre social protestant vient d'accepter une donation de Japan Tobacco...), aux services publics (l'école a accepté une subvention de la fondation Neva de l'oligarque russe Timchenko, qui a également soutenu le Grand Théâtre, l'OSR et le Théâtre de Carouge) et elle se pose même à propos des apports publics : après tout, ceux-ci sont financés par les impôts, et donc par les impôts payés par des entreprises dont les sources de profit et des personnes dont les revenus ne sont pas moins contestables que celles de Jean-Claude Gandur.

Jean-Claude Gandur paie des impôts, il n'a pas plus qu'un autre contribuable le droit d'en déterminer l'usage autrement qu'en exerçant ses droits de citoyens. En fait, nous avons, en tant que Conseillers municipaux, plus de pouvoir sur l'usage qui est fait de nos impôts que n'en a Jean-Claude Gandur sur l'usage qui est fait des siens -alors que la comparaison du volume des nôtres et du volume des siens nous renverrait à une humilité plus que franciscaine si nous n'avions pour nous en prémunir la conviction orgueilleuse que nous valons bien plus que nos revenus...
En essayant de remettre en place, entre Max Weber et Jean Ziegler, nos propres idées sur l'argent, sa provenance, son odeur, son usage,  nous nous retrouvons à la fois contre et dans le capitalisme, à la fois adversaires et bénéficiaires de l'exploitation de l'homme par l'homme. Ainsi combattons-nous ce dont nous bénéficions nous-mêmes, et dont voulons que d'autres bénéficient aussi. Lorsque nous revendiquons une amélioration des services publics et des prestations sociales accordées par les collectivités publiques et financées par les budgets publics, nous revendiquons ce qui sera financé par des impôts, dont une part considérable est versée par ceux-là même, individus et entreprises, qui incarnent le système que nous combattons. Nous revendiquons d'ailleurs également que ces individus et ces entreprises paient plus d'impôt qu'ils n'en paient actuellement -et donc que leur poids dans le financement des prestations que nous revendiquons s'accroisse... Et il en va ainsi de la politique culturelle comme de la politique sociale, du financement public du Grand Théâtre ou de l'Usine comme de celui des aides sociales et de l'ouverture des abris de nuit pour sdf...
Il y a plus paradoxal encore : les impôts payés par les multinationales, les potentats, les oligarques, les grands patrons, contribuent à nous rémunérer nous, leurs contempteurs (à citer Jean Ziegler à tout bout de champ, n'oublions pas ce qu'il écrivait et disait lui-même de son statut de parlementaire fédéral, rémunéré par des caisses publiques elles-mêmes alimentées par le produit du secret bancaire, de l'évasion fiscale, de la rapine et de l'exploitation du tiers-monde...). Lorsque nous dénonçons, au Conseil Municipal, la provenance des fonds qui alimentent la Fondation Gandur et lui permettent de proposer de financer l'extension du MAH, nous recevons pour notre prestation dénonciatrice des "jetons de présence" versés par la caisse publique, sans vérifier si cette caisse ne serait pas alimentée par les impôts de Jean-Claude Gandur ou de son entreprise. Si tel était le cas, refuserions-nous nos indemnités ? Nous boucherions-nous le nez en signant notre feuille de présence ?

Au fond, nos adversaires nous paient pour cracher dans la soupe que nous leur servons :  nous sommes, c'est entendu et incontestable le camp du beau contre celui du laid, des bons contre les méchants, des justes contre l'injustice, des purs contre les corrompus -mais nous combattons la laideur, l'injustice, la corruption, avec les moyens qu'elles nous donnent. Quand les Noailles se font les mécènes des surréalistes, va-t-on regarder de très près d'où leur vient leur fortune ? L'"Age d'Or" de Buñuel est-il moins subversif d'avoir été soutenu par ce couple d'aristos ?
Tout est donc question de limites, et de répartition de pouvoir dans l'usage des moyens reçus : après tout,
prendre l'argent et en faire ce qu'elles décident d'en faire, c'est bien ce que les collectivités publiques font avec les impôts que leur versent les contribuables. Il s'agit donc de faire en sorte que "qui paie ne puisse commander" et  que l'influence du mécène, du sponsor, du partenaire (en l’occurrence, de la Fondation Gandur) soit contenue au strict minimum.
Ce qui implique, forcément, si le projet de rénovation extension du MAH est approuvé par le Conseil Municipal (et il le sera), une renégociation de la convention de 2010 entre la Ville et la FGA, avant que le peuple soit invité à se prononcer. Car lui aussi le sera... et il vaudra mieux, alors, pour elle et son projet, que la Ville soit restée maîtresse en son musée.

lundi 1 septembre 2014

Chronique de l'apolitique inculturelle cantonale genevoise

Cinéforum (la Fondation romande pour le cinéma), qui soutient la création cinématographique romande, est soutenue par tous les cantons romands, et par les villes de Genève et Lausanne. Entre la Ville et le canton de Genève, ce devrait être la moitié de la contribution totale de 10 millions qui devrait provenir du bout du lac (puisque la moitié des films soutenus par Cinéforum sont produits ou réalisés à Genève).  Mais le conditionnel est de rigueur, parce que si la ville tient ses engagements, le canton, lui, traîne les pieds : il ne devrait arriver qu'en 2016 à verser ce que la Ville verse depuis 2012 (2,5 millions), et même ça, il risque fort de ne pas le faire, contrairement aux engagements pris, puisque la majorité de la commission des finances du Grand Conseil a voté contre la poursuite de la progression de l'engagement du canton, le PLR et l'UDC voulant s'arrêter à la contribution versée en 2014 (inférieure à celle de la Ville, donc) et le MCG voulant carrément supprimer toute contribution. Au bout du (mé)compte, seuls la gauche (PS , Verts, Ensemble à Gauche) et le PDC sont d'accord de tenir les engagements du canton. Et encore, côté PS et Verts, on se dit prêt à renoncer à l'augmentation prévue de la contribution cantonale et à se contenter de la « stabiliser », au prétexte de sauver les meubles. Ouais, ben si ça augure médiocrement de la « chasse aux doublons » dans le domaine de la culture, ça dit bien à quoi on à affaire avec le Grand Conseil élu l'année dernière. Et donc de la nécessité politique d'opposer à ce comice cantonal un contrepoids municipal (gauche comprise, surtout) capable, lui, de tenir ses engagements et de faire son boulot... Parce que s'agissant de la politique culturelle, on risque pas de trouver des «doublons» entre la commune et le canton, vu que quand on cause culture, la majorité cantonale comprend « agriculture » et n'est capable que de sortir son sécateur. Et qu'après le cinéma, ce sont le théâtre, le livre, les musées et le reste qui sont dans la cible..

jeudi 26 juin 2014

Restauration et extension du Musée d'Art et d'Histoire : Un peu de culture dans le débat ?


Un projet de motion déposé au Conseil municipal de la Ville de Genève*, et renvoyé à la commission des Artts et de la Culture, demande qu'on mette un peu de projet culturel dans le débat sur la restauration et la rénovation du MAH... Un débat sur le projet culturel, après des années de guerre de tranchées autour du seul enjeu patrimonial, et avant des mois de polémiques sur le seul enjeu financier, cela s'impose.. Parce que si « faire entrer un musée du XIXe siècle dans le XXIe siècle »  est l'ambition affichée du projet officiel de restauration et d'extension du Musée d'Art et d'Histoire, on a beaucoup de mal à trouver sous cette formulation prudhommesque de quoi exprimer le contenu culturel d'un tel projet. Or c'est ce contenu culturel qui peut seul peut justifier l'engagement politique et financier qu'il implique de la part de la Ville de Genève... 

** Projet de motion de Mme et MM Pascal Holenweg,  Pierre Gauthier, Grégoire Carasso et Sandrine Burger : "Restauration et extension du Musée d'Art et d'Histoire :quel contenu culturel, quelles garanties éthiques ?"

 « Culture »,  « politique », des mots grossiers ?

En octobre dernier se tenaient en notre bonne ville des « Etats généraux des musées genevois ». Lors d'un colloque public dans le cadre de ces «Etats généraux», moult interventions insistèrent sur cette évidence que, s'agissant d'institutions culturelles centrales, les « enjeux pour les musées au XXIe siècle » (c'était le titre du colloque) sont d'abord des enjeux culturels. C'était bien dit. Mais avec quel écho, dans le débat public qui s'est engagé autour du projet d'extension du MAH présenté par le Conseil Administratif (comme d'ailleurs autour du contre-projet présenté par ses adversaires) ? Rien. Nada. Nitchevo. Le contenu culturel du projet a été jusqu'à présent le thème le moins présent dans ced débat. Comme si l'enjeu n'était que celui du contenant du musée, et que son contenu était finalement accessoire. Alors, on s'est autorisés à ne pas se résigner à cette absence du débat culturel dans le débat sur le projet de « nouveau » MAH. Et on demande au Conseil Administratif qu'il assume ce débat, avec tout ce qu'il implique, y compris quant à la provenance de ce qui constitue les collections du musée et les œuvres et objets des expositions temporaires.

On veut bien croire, ou au moins faire semblant, qu'un musée ne peut se passer d'un restaurant, que la vue depuis ledit restaurant est aussi importante que ce que le musée expose, qu'il faut vivre avec son temps, tout ça, et bien d'autres lieux communs encore dont on vous fait grâce, mais tout de même : un vrai projet culturel pour une institution culturelle (et non des moindres), c'est pas accessoire. Un vrai projet muséal pour un musée, ça devrait pouvoir se débattre, publiquement, contradictoirement. Et pas seulement sur les détails, mais sur le fond : c'est quoi, au juste, la fonction d'un musée, aujourd'hui? Et ça s'adresse à qui ? Et c'est quoi, au juste, le rôle d'un parlement, et d'une collectivité publique, dans la définition de la place prise par le principal musée de la République dans le réseau des institutions culturelles de la République ?
On sait, des fois, on pose des questions bêtes. Et, bêtement, on attend même qu'on y réponde. Et de préférence, qu'on y réponde avant que le projet de restauration et de rénovation du Musée d'Art et d'Histoire soit soumis au peuple. Parce qu'on aimerait bien savoir ce que les partisans de ce projet en attendent, et ce que les adversaires de ce projet lui reprochent, non seulement du point de vue patrimonial ou financier, mais aussi en termes de politique culturelle. Bref, on aimerait bien savoir si on fait un musée pour les oeuvres et les objets, ou si on fait un musée pour les visiteurs. Or privilégier l'un ou l'autre, c'est bien un choix politique, car à Genève, s'agissant du Musée d'Art et d'Histoire, on ne projette de restaurer et d'étendre ni un parking ni un supermarché (quoique... à entendre certains arguments, on pourrait s'interroger), mais une institution culturelle liée à d'autres institutions culturelles, dans une politique culturelle cohérente.

« Culture », «  politique », est-ce qu'on aurait proféré des mots grossiers, là ?

dimanche 22 juin 2014

Restauration et extension du Musée d'Art et d'Histoire : Un peu de culture dans le débat ?



Un projet de motion déposé au Conseil municipal de la Ville de Genève*, et renvoyé à la commission des Artts et de la Culture, demande qu'on mette un peu de projet culturel dans le débat sur la restauration et la rénovation du MAH... Un débat sur le projet culturel, après des années de guerre de tranchées autour du seul enjeu patrimonial, et avant des mois de polémiques sur le seul enjeu financier, cela s'impose.. Parce que si « faire entrer un musée du XIXe siècle dans le XXIe siècle »  est l'ambition affichée du projet officiel de restauration et d'extension du Musée d'Art et d'Histoire, on a beaucoup de mal à trouver sous cette formulation prudhommesque de quoi exprimer le contenu culturel d'un tel projet. Or c'est ce contenu culturel qui peut seul peut justifier l'engagement politique et financier qu'il implique de la part de la Ville de Genève... 

* Projet de motion de Mme et MM Pascal Holenweg,  Pierre Gauthier, Grégoire Carasso et Sandrine Burger : "Restauration et extension du Musée d'Art et d'Histoire :quel contenu culturel, quelles garanties éthiques ?"




 « Culture »,  « politique », des mots grossiers ?







En octobre dernier se tenaient en notre bonne ville des « Etats généraux des musées genevois ». Lors d'un colloque public dans le cadre de ces «Etats généraux», moult interventions insistèrent sur cette évidence que, s'agissant d'institutions culturelles centrales, les « enjeux pour les musées au XXIe siècle » (c'était le titre du colloque) sont d'abord des enjeux culturels. C'était bien dit. Mais avec quel écho, dans le débat public qui s'est engagé autour du projet d'extension du MAH présenté par le Conseil Administratif (comme d'ailleurs autour du contre-projet présenté par ses adversaires) ? Rien. Nada. Nitchevo. Le contenu culturel du projet a été jusqu'à présent le thème le moins présent dans ced débat. Comme si l'enjeu n'était que celui du contenant du musée, et que son contenu était finalement accessoire. Alors, on s'est autorisés à ne pas se résigner à cette absence du débat culturel dans le débat sur le projet de « nouveau » MAH. Et on demande au Conseil Administratif qu'il assume ce débat, avec tout ce qu'il implique, y compris quant à la provenance de ce qui constitue les collections du musée et les œuvres et objets des expositions temporaires.






On veut bien croire, ou au moins faire semblant, qu'un musée ne peut se passer d'un restaurant, que la vue depuis ledit restaurant est aussi importante que ce que le musée expose, qu'il faut vivre avec son temps, tout ça, et bien d'autres lieux communs encore dont on vous fait grâce, mais tout de même : un vrai projet culturel pour une institution culturelle (et non des moindres), c'est pas accessoire. Un vrai projet muséal pour un musée, ça devrait pouvoir se débattre, publiquement, contradictoirement. Et pas seulement sur les détails, mais sur le fond : c'est quoi, au juste, la fonction d'un musée, aujourd'hui? Et ça s'adresse à qui ? Et c'est quoi, au juste, le rôle d'un parlement, et d'une collectivité publique, dans la définition de la place prise par le principal musée de la République dans le réseau des institutions culturelles de la République ?








On sait, des fois, on pose des questions bêtes. Et, bêtement, on attend même qu'on y réponde. Et de préférence, qu'on y réponde avant que le projet de restauration et de rénovation du Musée d'Art et d'Histoire soit soumis au peuple. Parce qu'on aimerait bien savoir ce que les partisans de ce projet en attendent, et ce que les adversaires de ce projet lui reprochent, non seulement du point de vue patrimonial ou financier, mais aussi en termes de politique culturelle. Bref, on aimerait bien savoir si on fait un musée pour les oeuvres et les objets, ou si on fait un musée pour les visiteurs. Or privilégier l'un ou l'autre, c'est bien un choix politique, car à Genève, s'agissant du Musée d'Art et d'Histoire, on ne projette de restaurer et d'étendre ni un parking ni un supermarché (quoique... à entendre certains arguments, on pourrait s'interroger), mais une institution culturelle liée à d'autres institutions culturelles, dans une politique culturelle cohérente.









« Culture », «  politique », est-ce qu'on aurait proféré des mots grossiers, là ?

samedi 26 avril 2014

Moi artiste, toi gestionnaire...

Ces prochaines années, la Ville de Genève  va consacrer aux institutions culturelles, à la rénovation de leurs bâtiments, à leur fonctionnement, à la création de lieux nouveaux, des moyens financiers considérables -plusieurs centaines de millions de francs au total, sur une ou deux législatures, si l'on additionne la rénovation du Grand Théâtre, la rénovation et, peut-être, l'extension du Musée d'Art et d'Histoire, la construction de la Nouvelle Comédie, les subventions ordinaires, directes et indirectes, aux institutions et à des fonds comme celui, romand, de soutien au cinéma. Cet effort est pleinement justifié -même lorsque nous regrettons le déséquilibre entre ce qui est affecté aux grandes institutions et ce qui l'est aux lieux plus modestes, à la culture émergente, aux acteurs culturels indépendants. Mais dans le débat autour de ces choix politiques, une voix peine à se faire entendre : celle des des créateurs qui vont peupler ces lieux de leur travail et de leurs oeuvres. Alors, on s'autorise à parler à leur place -qu'ils nous pardonnent cette licence : après tout, s'ils parlaient plus fort, et plus ensemble, on les entendrait mieux...

Gestionnaires du vent, vous serez aussi gestionnaires de la liberté -et elle est ingérable.

Je suis l’artiste. Il en fallait bien un, je suis là. Vous, vous êtes les gestionnaires. Les gestionnaires de la culture. Les gestionnaires des institutions culturelles. Il semble qu’il en faille aussi, puisque vous êtes là. Avons-nous quelque chose à nous dire ? Nous avons en tous cas quelque chose à faire ensemble, et on appelle cela de la culture. Il arrive même que l’on prétende appeler cela de la création culturelle. Je pourrais sans doute le faire sans vous. Vous ne pourriez pas le faire sans moi -ou alors, il vous faudrait le faire vous-même, mais l’artiste, alors ce serait vous. Seriez-vous en manque d’un gestionnaire ?
Sans nous, les institutions culturelles, les lieux de cultures, ne seraient que des coquilles vides, des lieux morts, des machines tournant à vide pour ne rien produire, ni  reproduire. Mais sans ces institutions, sans ces lieux, qui nous verrait, nous écouterait, nous jugerait ?  Il nous faut un lieu où parler, il vous faut peupler les lieux dont vous disposez, faire que ces lieux soient hantés, qu’y résonnent d’autres bruits que ceux de leur administration. Sans ces lieux, nous sommes sans écho ; sans nous, ces lieux sont sans bruit. Nous sommes faits donc pour nous rencontrer : nous sommes inaudibles sans vous, vous êtes inutiles sans nous.
Cela veut-il dire que nous sommes faits pour nous comprendre ? N’en demandons pas trop :  nous sommes condamnés à travailler ensemble, et c’est déjà beaucoup exiger -de nous, comme de vous.

Moi, je suis l’artiste. Et l’artiste est par nature ingrat. Il ne remercie pas, l’artiste. Il serait même assez habitué à cracher dans la soupe, l’artiste. Mais s’il ne le faisait pas, quel goût aurait-elle ? En aurait-elle même un, sinon celui du brouet de la culture officielle ? Vous, vous êtes les gestionnaires des institutions culturelles, des lieux culturels, et dans ces lieux, par ces institutions, il nous est permis à nous, les artistes, de vous témoigner de notre ingratitude. Une institution culturelle, après tout, est-ce autre chose que le moyen de pomper du fric pour en faire du vent ? Et gérer cette institution, est-ce faire autre chose qu’organiser cet heureux racket qui nous permet de faire payer le monde tel qu’il est pour qu’il s’entende dire comment il devrait être ?
Je suis la marge, vous êtes la page. Ce que vous avez à gérez, ce que les pouvoirs publics auront à subventionner, est ce qui toujours échappera à la gestion, ce qui ne deviendra rentable qu’en disparaissant : la création. C’est du vent. Vous allez être des gestionnaires de vent. Des meuniers ou des voiliers. Et nous qui nous rêvions démiurges, ou de cette sorte d’oiseaux que leurs ailes de géants empêchent de marcher, sommes bien contents, tout de même, de nous poser parfois dans un théâtre subventionné, un musée officiel, un opera reconnu, qui sans nous ne seraient que des volières vides.
La culture, les institutions culturelles, les lieux culturels, ce  sont des hommes et des femmes incommodes, ingrats, insatisfaits, revendicatifs, qui les peuplent. Et si vous espériez pouvoir les peupler autrement, il vous faudra en rabattre de vos espérances.  C’est à nous que vous aurez affaire. C’est nous qui ferons vivre vos institutions, les ferons résonner, les ferons créer. Nous qui y ferons ce qu’il ne faut pas faire, y dirons ce qu’il faut taire, y montrerons ce qui devrait rester cacher. Gestionnaires du vent, vous serez aussi gestionnaires de la liberté -et elle est ingérable.

Nous sommes ingrats. Nous ne vous remercierons pas. Nous ne vous féliciterons pas. Nous ne vous dirons même pas le besoin que nous avons de vous.  Nous ne vous parlons ici que pour vous prévenir : en plus du public, en plus des mécènes, en plus des sponsors, en plus des politiciens, vous aurez affaire à l'artiste. Au créateur. Le seul dont vous ne pourrez vous passer.

mardi 22 avril 2014

Genève : La culture dans la ville des mots

Tout à Genève, à commencer par Genève elle-même, a procédé de l’échange et de la parole. L’histoire ici n’a pas laissé ces alluvions, ces dépôts matériels empilés les uns sur les autres, siècle après siècle, règne sur règne, et sur quoi se fondent les villes illustres d’Europe. Genève n’est pas moins porteuses d’histoire qu’elles, mais son histoire n’est pas dite par des pierres : elle l’est par des mots.  Genève a la discrétion hautaine, l’orgueilleuse modestie de ses vieux prédicateurs. On n’y trouvera pas de grands monuments, pas de grands ensembles architecturaux, pas de chefs d’oeuvres picturaux ou sculpturaux. On y trouvera d’abord l’air du temps, de tous les temps vécus par la ville ; air où flottent encore la parole de Calvin et les rêves de Rousseau, les imprécations de Voltaire et l’égocentrisme d’Amiel -mais des mots, d’abord, et des mots, surtout.

"C’est par leurs marges que tiennent ensemble les pages des livres"

Des mots, parlés et écrits, Genève en est née. Elle est certes ville d’échanges économiques, lieu de passages de populations ; elle est surtout ville d’échanges d’idées, de passages de paroles, et de paroles écrites. Ville de marchands devenue République de pasteurs et d’imprimeurs, cité de diplomates et de conspirateurs, refuge de potentats chassés de leurs trônes par des révolutionnaires qui souvent avant eux avaient ici trouvé le même refuge... Ville où l’on achète et vend, parle et écrit, négocie et proclame, et pourtant ville fermée : ville de tractations souterraines, de paroles secrètes, de contacts clandestins, abritant dans une parfaite neutralité les fonds des révolutionnaires et les rapines des potentats, les économies des victimes et les placements des bourreaux. Mais ville, toujours, de mots plus grands qu’elle.
Ce qu’est encore cette ville dit ce qu’y fut, et ce qu’y reste essentiellement la culture : une ville de mots écrits. Genève s’est longtemps méfiée du théâtre, dont les mots sont dits, et plus encore de la danse, qui se passe de mots. Elle n’a longtemps vu dans la musique que ce qu’y apportait le chant : de la parole, encore et toujours -et celle de la Bible, d’abord. Mais si elle tarda à accueillir le théâtre, la danse, la musique, elle eut dès qu’elle put imprimeurs, libraires, bibliothèques, écoles -et la République calvinienne fut sans doute le premier Etat d’Europe à imposer l’instruction publique et obligatoire, et en une génération, à alphabétiser toute sa population. Il fallait pouvoir lire la Bible ; on lira ensuite bien autre chose, et après avoir lu, on écrira, beaucoup, et sur tout. La culture à Genève est d’abord une culture littéraire, par quoi tout passait, et tout devait passer. Le reste est venu de surcroît, et parfois en y mettant bien longtemps : la République n’eut pas de théâtre pendant 150 ans, pas de ballet pendant 250 ans, pas de véritable orchestre symphonique avant Ernest Ansermet.

Genève est autant qu’il est possible de l’être, une ville de culture ; elle naît comme République d’une révolution culturelle (la Réforme), elle se constitue par la culture, elle survit par elle, se nourrit d’elle, grandit par elle, tient, enfin par elle.  Toutes collectivités publiques suisses confondues, Ville, communes et canton additionnés, Genève est de tous les cantons celui qui consacre le plus de ressources à la culture. Mais si Genève s’est constituée par la culture, elle peut aussi se déconstruire en se refusant à réformer les conditions dans lesquelles se définit, se finance et se mène une politique culturelle -quelle qu’elle soit.
Ville de mots et de chiffres, ville kabbalistique où les chiffres cachent des mots et les mots se mesurent en chiffres, Genève parle, écrit, compte, échange -elle ne dépense ni ne se dépense sans que quelque chose ne l’y force. On n’aime pas l’inutile, l’ostentatoire, le somptuaire. On croit ne jamais parler qu’à bon escient, ne jamais dépenser que ce qu’il faut. On finit par ne plus parler que pour redire que ce qui déjà fut dit, et par n’avoir de politique culturelle que celle du patrimoine et des grandes institutions productrices de représentation culturelle. Or la charge matérielle du soutien aux institutions culturelles et le fait que cette charge repose pour l’essentiel à Genève sur un seul porteur municipal fait courir un danger aussi grave que celui de la fragilisation des institutions : celui de l’abandon de la culture non-institutionnelle, de la « culture pauvre », des cultures de l’immigration, de la culture alternative, de la culture d’expérimentation.

C’est par leurs marges que tiennent les pages des livres ; c’est par leurs marges aussi que tiennent les réseaux culturels. Qu’attend la collectivité d’une politique culturelle : qu’elle exprime et pérennise le lien social existant, dans ses codes existants, ou qu’elle exprime la recherche d’un lieu nouveau et de codes nouveaux ? Qu’elle expose le patrimoine et se contente de cette exposition ou accepte d’y ajouter la mise en scène sociale des contenus culturels non reconnus comme tels, et donc des lieux, des mots, des images, des bruits des conflits sociaux ? Toute création culturelle est création de lien social qui n’est pas une chaîne puisqu’il n’entrave pas, mais une alliance puisqu’il fonde le contrat social ; toute création culturelle donne un sens à ce lien -que ce sens accepte  ce contrat, ou qu’il le nie.

mercredi 6 novembre 2013

Budget culturel de la Ville de Genève : La faim et les moyens

La Ville de Genève prévoit d'allouer, et sans doute allouera, un peu plus de 60 millions de francs de subventions monétaires à la culture, soit en gros un petit vingtième de son budget global. A ces subventions monétaires s'ajoutent des subventions « en nature » (gratuités de services, de loyers etc...). 91 acteurs culturels privés ou publics vont ainsi recevoir une allocation budgétaire. Qu'est-ce que cela dit de la politique culturelle de la Ville ? Pas grand chose, si ce n'est que l'entier du « tissu culturel » genevois est ainsi irrigué par les fonds municipaux, et que cet « arrosage » que d'aucuns se plaisent à dénoncer (sans pour autant aller jusqu'à en soustraire les bénéficiaires qui leurs conviennent) garantit le pluralisme de l'offre et des contenus culturels. Presque tout le monde reçoit un peu de cette manne, et personne n'en reçoit autant qu'il voudrait. Mais c'est précisément la rançon du pluralisme :  la faim de culture est plus grande que les moyens disponibles pour la satisfaire.

« Quand j'entend le mot culture, je sors mon boulier »

Un article de la Tribune de Genève a fait quelque bruissements dans le landernau politique et culturel de Piogre.  L'article portait sur les subventions allouées par la municipalité genevoise à la culture : La Ville de Genève consacre, en gros, 250 millions de francs au « domaine de la culture », sur un budget annuel de 1,1 milliard. La èmecégiste Delphine Perella Gabus, transfuge de l'Entente par frustration de carrière, et brièvement candidate au Conseil d'Etat, en a fait un caca nerveux sur le blog de Sami Kanaan, et on a entendu des élus de la droite municipale faire chorus en quelques lieux où l'on débat de ces choses :  « Vous distribuez allègrement et joyeusement les deniers publics à qui mieux mieux ! Non mais franchement, quelle honte! (...)  Nous manquons de crèches, de logements et j'en passe. En prime vous engagez des EdS payés par le canton pour des postes dont la ville a besoin »... Un concentré d'âneries : si la Ville dépense 250 millions pour la culture, c'est que le canton, plombé d'une majorité de comptables analphabètes (dont le MCG), est incapable de traduire dans ses budgets ses grands déclamations. Et si on manque de crèches, c'est que la même majorité (dont le MCG) refuse le financement nécessaire pour créer celles qui manquent. La Ville de Genève, elle, fait son boulot dans ce domaine. Et même un peu plus, pour compenser l'inactivité (volontaire) de ses supposés «partenaires». Quant aux  EdS, le département de la culture (Sami Kanaan, donc) les transforme les uns après les autres en postes statutaires  et le Conseil Administratif a décidé d'en faire autant de tous les postes d'EdS dont il a hérité. Mais c'est le MCG qui a amené à la droite traditionnelle les voix qui lui manquaient au Conseil Municipal pour refuser la semaine dernière d'accentuer cette décision du Conseil Administratif et pour maintenir les EdS le plus longtemps possible en place : pensez, une main d'oeuvre bon marché à qui on fait faire à moitié prix le même travail que les employés de la Ville, on va pas cracher dessus quand on n'a pour seul critère, s'agissant de politique culturelle comme de tout autre champ politique, celui de l'équilibre des budgets, pour seul instrument culturel une calculette. Et pour seul horizon, celui de la commune de Genève, quand sa politique culturelle irrigue toute la région.

Dans la répartition actuelle (qui date tout de même de plus d'un siècle) des tâches entre le canton et la Ville, c'est cette dernière qui se retrouve en charge de l'essentiel de l'effort culturel public (hors l'école). Une commune de moins de 200'000 habitants assume cette tâche pour une région d'un million d'habitants. Une nouvelle loi cantonale sur la culture devait remédier à ce déséquilibre, mais aucun moyen supplémentaire n'étant accordé au canton pour mener une politique culturelle digne de ce nom, la situation ne va pas changer avant des années -et ce n'est pas la nouvelle configuration du parlement cantonal qui va améliorer les choses (mot d'ordre de la majorité : « quand j'entend le mot culture, je sors mon boulier »).
Résultat : quand un projet culturel d'envergure, celui de la Nouvelle Comédie, est prêt à être réalisé, seule la Ville est réellement prête à y mettre sa part. Mais en l'absence d'engagements crédibles du canton, et parce que l'« enveloppe » accordée aux investissements municipaux de la Ville a été réduite par le Conseil Municipal, ce projet risque d'être reporté de deux ans. Et renchéri de ce fait, puisque les coûts de construction vont augmenter et qu'il faudra maintenir la vieille Comédie en état de fonctionner deux ans de plus. Parce que la volonté du partenaire cantonal est défaillante, quand elle n'est pas purement rhétorique, le partenaire municipal devrait soit attendre qu'elle se réveille, soit renoncer ? On se battra au contraire pour que ce projet (comme celui du Pavillon de la Danse) soit rétabli dans son calendrier initial -mais on sait déjà qu'il, faudra pour cela se battre contre tous ceux pour qui une politique culturelle n'est qu'une cerise sur le gâteau, un luxe. Et même contre ces acteurs culturels pour qui un nouvel acteur culturel n'est qu'un concurrent ou un prédateur sur un espace qu'ils entendent garder pour eux-mêmes. Comme si une Nouvelle Comédie nuisait au Théâtre de Carouge...

Alors on se battra. Pour que l'effort culturel de la Ville se Genève se maintienne, et se renforce. Pour toute la culture, et tous les lieux culturels. Pour le Grand Théâtre et l'Usine, l'Orchestre de la Suisse Romande et la Cave 12, la Nouvelle Comédie et les théâtreux indépendants. Et ce combat, nous savons déjà que nous ne pouvons le gagner que si les acteurs de la culture à Genève se mobilisent aussi pour le mener. Comme le relevait amèrement dans la Tribune de Genève de samedi dernier le président MCG de la commission municipale des arts et de la culture, lorsqu'il y a deux ans quelques élus de droite ont tenté de couper à la hache dans les lignes budgétaires, le lendemain les milieux culturels étaient dans la rue, et la droite reculait.
La peur du manifestant est bien le début de la sagesse. Et la rue un lieu du combat culturel.