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dimanche 26 mai 2019

"Pour une politique culturelle cohérente à Genève" : Faire ensemble, enfin...


Avec 83,18 % des suffrages, c'est un véritable triomphe qu'à obtenu l'initiative "pour une politique culturelle cohérente à Genève". Il est vrai qu'elle n'était combattue que par la droite de la droite (l'UDC, le MCG), mais même une partie de son électorat l'a soutenue. Le canton est donc proclamé par la constitution grand coordinateur de la politique culturelle genevoise, en concertation permanente avec les communes.Ce qui va forcément impliquer, sauf à vider la nouvelle disposition constitutionnelle de toute substance, sa représentation dans les instances dirigeantes des grandes institutions actuellement en mains de la Ville et des communes (le Grand Théâtre, la Nouvelle Comédie, le Théâtre de Carouge... et pourquoi pas les grands musées municipaux ?), mais aussi sa participation financière au fonctionnement de ces institutions. Le débat politique va maintenant se déplacer au niveau de la mise en oeuvre de la disposition votée par le peuple. Et il va être serré, ce débat -les premières déclarations de la droite, en tout cas, le laissent présager. Il n'empêche : ce que le vote populaire a adoubé, c'est un principe qui nous est cher : "faire ensemble", entre le canton, la Ville et les 44 autres communes, une politique culturelle digne de Genève.

Dimanche, les milieux culturels se sont affirmés comme une force politique. Et c'est une excellents nouvelle...


Dans le journal de l'ADC (Association pour la danse contemporaine), en décembre 2017, Fabienne Abramovitch posait la question du "contre-pouvoir" que pourraient, et devraient, exercer les acteurs culturels et sociaux : "les budgets de la culture et du social sont systématiquement menacés : comment éviter cela ? il faut nous penser et nous organiser différemment, instiller un véritable contre-pouvoir". Le triomphe dimanche dernier de l'initiative "pour une politique culturelle cohérente à Genève" peut être pris comme un succès de ce contre-pouvoir, et les initiants ont raison d'y voir "une grande et belle victoire" : l'initiative a été conçue et lancée par les milieux culturels, seuls. Et son acceptation massive donne un mandat clair au Conseil d'Etat et au Grand Conseil -mais aussi aux communes, et donc au Conseil administratif et au Conseil municipal de la Ville de Genève. Le Conseiller d'Etat Thierry Apothéloz avait d'ailleurs pris les devant : en juin de l'année dernière déjà, il plaidait :"La confiance entre le Canton, les communes et les milieux culturels doit être renforcée", un " bilan de la loi sur le répartition des tâches sous l'angle de la culture" doit être établi, en admettant "que des changements sont possibles", notamment en revenant sur "la séparation abrupte entre la création et la diffusion". Et il organise cet automne un "dialogue culturel cantonal" avec les communes et adressera à la fin du mois un "message culturel" qui sera mis en consultation pendant deux mois, puis soumis au Conseil d'Etat à la rentrée.

Le mandat constitutionnel adopté dimanche doit en effet être traduit en actes. Et cette traduction va inévitablement entrer en contradiction avec la loi sur la répartition des tâches en matière de culture (LRT-2), qui se livrait à un découpage assez absurde des tâches en fonction de critères relevant plus de la nomenclature à la Linné que d'une véritable réflexion sur la nature et les enjeux de la politique culturelle. Le PLR Murat Alder ne veut pas que la LRT-2 soit "démantelée". Démantelée, elle ne le sera peut-être pas. Mais détricotée, il faudra bien qu'elle le soit. Et les exécutifs et les parlements cantonaux et communaux ne sont plus seuls à pouvoir le faire :  Dimanche, les milieux culturels se sont affirmés comme une force politique. Et c'est une excellents nouvelle...

mardi 24 janvier 2017

Sauver le "Plaza" : c'est pas fini


Reclasser ou exproprier ?

Le cinéma "Le Plaza" n'a pas encore été démoli, mais le projet de ses propriétaire reste de le détruire pour le remplacer par un centre commercial, et sous le centre commercial un parking (et sur le centre commercial, des "logements pour étudiants" histoire de masquer un peu les objectifs purement financiers de l'exercice). Ce projet est à l'examen au Département cantonal de l'Aménagement (le DAL), à qui chacun-e peut encore adresser ses observations. Et même si le projet, malgré toutes ses tares (à commencer par celle de nécessiter, pour pouvoir être autorisé, une dérogation générale à quasiment toutes les lois qu'un projet de ce genre est supposé respecter) devait finalement être accepté, il sera encore temps de faire recours, pour autant qu'on en ait la capacité juridique, contre cette autorisation de démolir pour dénaturer. Pendant quoi, il nous faut également intervenir partout où cela peut avoir un effet, afin que la salle, dont la valeur patrimoniale a été reconnue même par les jugements qui la déclassaient, soit "reclassée", et que l'exigence de la maintenir devienne incontournable. Cette exigence suppose un projet culturel pour cette salle. S'ajoutant à la valeur patrimoniale du Plaza, seul un tel projet peut justifier l'intervention de la Ville et du canton. Mais pour que cette intervention se fasse, il n'est que deux moyens possibles : soit le reclassement de ce qui n'a été déclassé qu'au prétexte de la non-rentabilité de la salle, soit l'expropriation pour utilité publique. Cette expropriation peut être décidée par le parlement cantonal, mais aussi, par voie d'initiative législative, par le peuple. A tout cela, on y travaille.


Le "miracle du cinéma" a besoin d'un lieu


Que faire du cinéma "Le Plaza" : rien qu'un cinéma, rénové, ou plus qu'un cinéma ? On peut en effet élargir la fonction, le rôle, la place d'une salle sans attenter ni à son histoire, ni à sa configuration architecturale. Le sauvetage de l'ex-Manhattan, œuvre lui aussi de Marc-Joseph Saugey, devenu l'Auditorium Arditi-Wilsdorf, prouve qu'il est possible de réaffecter au cinéma une salle de cinéma emblématique, et patrimoniale, en respectant son architecture tout en la rénovant et en la rééquipant. L'Auditorium sert toujours de salle de cinéma, mais pas seulement. Il peut être loué, et modulé : l'écran est amovible, les sièges peuvent être installés et désinstallés au gré des besoins. Le sauvetage de la salle a été rendu possible par une mobilisation citoyenne contre un projet de la démolir pour faire place à un centre commercial, ce qui ne peut que nous rappeler la menace pesant sur le Plaza, et les moyens de la repousser. La salle du "Manhattan" sera classée en 1993 grâce à cette mobilisation, et à l'intervention de la commission fédérale des monuments historiques. La Fondation Arditi rachètera la salle, qui se liera à l'Université, et sera finalement remise au canton.

L'histoire du cinéma comme forme d'expression est inséparable de celle des lieux où il se projette, autrement dit "de la construction, de la transformation, du déplacement ou de la disparition de ses salles". Mais le cinéma comme lieu peut, et désormais doit sans doute, ne pas être seulement un lieu de projection : il peut aussi être (ou redevenir) un lieu où le public prend part active, et non seulement spectatrice, à tout ce qui entoure et contextualise la projection d'un film. Le cinéma comme lieu est aussi un lieu de débat, de socialisation, de culturation autour du cinéma comme expression -autour et à propos d'un film, de son sujet, d'un acteur ou d'une actrice, d'un metteur ou d'une metteuse en scène, d'une "école" cinématographique (comme on dit une "école" picturale, musicale ou littéraire).

Reste que la salle de cinéma est essentielle à la réception du cinéma comme forme d'expression : regarder un film dans une salle est autre chose que le regarder chez soi sur sa télévision ou son ordinateur (ou pire, son smartphone). L'expérience de la salle est une expérience collective en même temps qu'elle est solitaire, sociale en même temps qu'elle est individualiste. Et elle est d'autant plus prégnante que la salle a une histoire, qu'elle a vécu et qu'on y a vécu*.

"Les salles qui peuvent vivre fonctionnent surtout dans des lieux où il y a de la vie autour", observe Frédéric Maire. Le Plaza est précisément dans l'un de ces lieux, au centre-ville, à deux pas de la gare principale, dans une des rues les plus fréquentées d'un quartier animé. Un cinéma n'est plus seulement (à supposer même qu'il ait jamais été que cela) un lieu de projection : comme un théâtre, c'est un espace social -et c'est peut-être de l'avoir oublié que des salles ont périclité. La programmation joue ici un rôle déterminant : plus l'offre est large, plus le public est large, et plus facilement une partie de ce public se rendra dans une salle non seulement pour y voir un film, mais aussi pour tout ce que la salle peut, autour du film, à son propos ou son prétexte ou non, proposer.

Il n'y a pas "un" public de cinéma, mais plusieurs. Les salles qui programmes des blockbusters et les salles qui programment des fils d'auteurs ne touchent pas le même public, si une part de leur public respectif est partagée entre elles. De même, un grand multiplexe et une salle de quartier ne touchent pas non plus le même public : les Scala n'ont pas le même public que Balexert (et on ne parle pas là de la quantité des spectateurs), et leur public n'a pas avec eux la même relation : il y a une relation affective à une salle à la programmation acérée, qu'on ne retrouvera pas avec un multiplexe.

"Se retirer du monde, dans le noir et en silence, avec des inconnus autour (de soi), (en se concentrant) pendant deux heures sur une seule activité, où le corps et la pensée ne sont pas divisés : seule la fascination du cinéma peut réaliser cela", même pour des "jeunes (qui) ont pris l'habitude de regarder plusieurs écrans en même temps, et sans tenir en place". C'est le "miracle du cinéma" (il le partage cependant avec le théâtre) Mais même les miracles ont besoin de lieux pour se produire. Et celui-là ne se produira jamais dans un centre commercial.
Sauver le Plaza, c'est sauver un lieu de ce miracle.

* En France, les salles de cinéma auront comptabilisé plus de 200 millions d'entrées en 2016, un record depuis 1966... Depuis le début des années septante, la taille des salles a été réduite, le nombre d'écrans augmenté, le confort (fauteuils, gradins) amélioré. Fin 2015, il y avait 2000 salles de cinémas en France : un record européen. Le cinéma est souvent l'unique lieu culturel dans les villages ou les banlieues. C'est d'ailleurs dans les salles des petites villes que la fréquentation augmente, tandis qu'elle diominue dans les grands multiplexes parisiens. Le succès du cinéma en salle tient aussi à la diversité de l'offre (plus de 600 nouveaux films en 2016, et des films de tous les pays), et à un encadrement légal qui la préserve : les exploitants des salles sont tenus de les maintenir deux semaines au moins à l'écran. Le cinéma est donc la "sortie culturelle" préférée des Français : c'est la moins chère, la moins intimidante, la plus proche. C'est aussi celle dont le public est socialement le plus mélangé.

jeudi 29 octobre 2015

Un modèle que la droite genevoise exècre : Haro sur l'Usine !


    

On a donc passé (comme cela nous arrive au moins une fois par année) quatre heures, mardi et mercredi, au Conseil Municipal, à entendre la droite et l'extrême droite de cet auguste assemblée exhaler son allergie à l'Usine, à ce qu'elle représente et à ce qu'elle revendique, à son fonctionnement et à son public. Prétexte de ce défouloir : d'abord, l'opposition de l'Usine, centre culturel, à la prétention des services du Conseiller d'Etat Maudet de la traiter comme cinq débits de boissons devant chacun obtenir une autorisation; ensuite, l'expression de cette opposition par une manifestation, dimanche dernier, lors de laquelle des déprédations (essentiellement des tags, mais aucune violence physique) furent commises; enfin, le soutien apporté à l'Usine par le Conseil administratif (de gauche) que la droite locale (élargie, distendue, dilatée) incapable de s'y renforcer, tient désormais presque en la même exécration que l'Usine elle-même) : « Nous ne souhaitons pas voir saucissonner ce lieu qui fonctionne comme une structure unique, un modèle d'autogestion (qui) permet des interactions entre les différentes entités qui le composent ». Et si c'était précisément à ce modèle qu'en a la droite genevoise (dont certains membres, naguère, du temps où il y avait à Genève une droite intelligente -o tempora, o mores- furent pourtant à l'origine de la reconnaissance officielle de la spécificité de l'Usine) ?


La liberté est incontrôlable, ou n'est pas. Comme l'Usine ? Comme l'Usine...

On devrait se féliciter de ce que l'Usine intéresse à ce point la droite et l'extrême-droite du Conseil Municipal de la Ville de Genève qu'elle s'en prenne à elle rituellement, au moins une fois par année. Se féliciter même qu'elle puisse obséder certains. Parce que cet intérêt, sinon cette obsession, l'Usine les mérite. Par sa programmation, par son fonctionnement, par son rôle dans le paysage culturel genevois. Las ! Ce n'est pas cette programmation, ce fonctionnement, ce rôle qui intéresse, qui obsède, la droite à propos de l'Usine. C'est la bibine et les tags. Ce qui se fait à l'Usine, la droite s'en fout, c'est ce qui s'y boit qui la mobilise. Peu importent le théâtre, le cinéma, la musique, la galerie, les ateliers de l'Usine, l'accueil d'activités expressives pour les handicapés : hier soir, il était évident que pour la droite et l'extrême-droite municipales, l'Usine n'était rien de plus qu'un débit de boisson faisant concurrence aux honnêtes tenanciers des autres débits de boissons et un repaire de sauvageons lâchant sur la ville apeurée des hordes de barbares incendiaires se livrant à des exactions sanglantes. Bon, faudrait peut-être arrêter le crack, là...

Que pour la droite et la droite de la droite genevoises, l'Usine ne soit que de la bière et des tags, cela en dit plus sur sa conception des lieux culturels, de leur pluralisme, de leur fonctionnement, de leur rôle -et  du rôle de la Ville dans leur maintien, que tous les discours qu'elle peut nous tenir par ailleurs sur le Grand Théâtre, la Nouvelle Comédie ou la Maison de la Danse. El il nous vient une étrange nostalgie : celle d'une droite disparue, capable non seulement de tenir un discours culturel mais aussi de mener une politique culturelle soucieuse du pluralisme des formes, des disciplines et des lieux. Mais si le mot « nostalgie » est l'un des plus beaux de la langue française, la nostalgie elle-même est fort mauvaise conseillère politique et il nous faut bien faire avec la droite qu'on a, quelque regret que l'on puisse ressentir de sa décadence culturelle.
Cette « droite qu'on a »  veut, à la traîne de Pierre Maudet et de ses services, appliquer à un lieu culturel une loi sur les débits de boissons -mais combien de débits de boisson proposent du théâtre, du cinéma, de la musique, une galerie, un atelier sérigraphie ?  L'Usine, dans la réalité de cette ville, dans son paysage culturel, c'est plus de 80 événements par mois, de toutes natures, dans toutes les disciplines et par toutes les formes d'expression artistiques. L'Usine, dans la réalité de cette ville, dans son paysage culturel, ce sont plus de 5000 spectateurs par semaine, pour du théâtre, du cinéma, de la musique, des arts plastiques, des performances.
Enfin, il convient de faire justice du reproche fait à l'Usine de son "ingratitude" à l'égard de la collectivité publique qui la soutient et la subventionne. Faire justice de ce reproche, c'est admettre qu'un lieu culturel, des acteurs culturels, n'ont aucune gratitude à devoir à quelque autorité que ce soit, et que toute politique culturelle publique doit accepter que ceux qui en bénéficient crachent dans la soupe qu'on leur sert, qu'ils sont un peu là pour cela, et que cela fait partie de leur rôle.

L'acteur culturel, l'agitateur culturel qu'il est forcément, est ingrat. Il ne remercie pas. Il ne félicite pas. Mais il est bien le seul dont les décideurs d'une politique culturelle ne peuvent se passer. La culture, les institutions culturelles, les lieux culturels, ce ne sont toujours que les hommes et des femmes incommodes, ingrats, insatisfaits,  revendicatifs, bref : ingérables, qui les peuplent. C’est à ces incommodes que les collectivités publiques ont affaire, si elles ne veulent pas n’avoir affaire qu’à des archives. Ce sont ces incommodes qui font vivre, raisonner, créer les lieux où s'invente la culture vivante, quoi que l'on pense, aime ou déteste de ce qui s'y invente. Ce sont ces incommodes qui en ces lieux  font ce qu’il n'y faut pas faire. Y disent ce qu’il faut taire. Y montrent ce qui devrait rester caché. Un vieux philosophe du nom d’Adorno le disait : « La liberté de l'art, son indépendance vis-à-vis de ce que l'on exige de lui, se fonde dans l'idée d'une société libre et anticipe en un certain sens sa réalisation ».

Gestionnaires des lieux de la création, les collectivités publiques se retrouvent gestionnaires de la liberté -et elle est incontrôlable, ou n'est pas.
Comme l'Usine ? Comme l'Usine.

 




lundi 1 septembre 2014

Chronique de l'apolitique inculturelle cantonale genevoise

Cinéforum (la Fondation romande pour le cinéma), qui soutient la création cinématographique romande, est soutenue par tous les cantons romands, et par les villes de Genève et Lausanne. Entre la Ville et le canton de Genève, ce devrait être la moitié de la contribution totale de 10 millions qui devrait provenir du bout du lac (puisque la moitié des films soutenus par Cinéforum sont produits ou réalisés à Genève).  Mais le conditionnel est de rigueur, parce que si la ville tient ses engagements, le canton, lui, traîne les pieds : il ne devrait arriver qu'en 2016 à verser ce que la Ville verse depuis 2012 (2,5 millions), et même ça, il risque fort de ne pas le faire, contrairement aux engagements pris, puisque la majorité de la commission des finances du Grand Conseil a voté contre la poursuite de la progression de l'engagement du canton, le PLR et l'UDC voulant s'arrêter à la contribution versée en 2014 (inférieure à celle de la Ville, donc) et le MCG voulant carrément supprimer toute contribution. Au bout du (mé)compte, seuls la gauche (PS , Verts, Ensemble à Gauche) et le PDC sont d'accord de tenir les engagements du canton. Et encore, côté PS et Verts, on se dit prêt à renoncer à l'augmentation prévue de la contribution cantonale et à se contenter de la « stabiliser », au prétexte de sauver les meubles. Ouais, ben si ça augure médiocrement de la « chasse aux doublons » dans le domaine de la culture, ça dit bien à quoi on à affaire avec le Grand Conseil élu l'année dernière. Et donc de la nécessité politique d'opposer à ce comice cantonal un contrepoids municipal (gauche comprise, surtout) capable, lui, de tenir ses engagements et de faire son boulot... Parce que s'agissant de la politique culturelle, on risque pas de trouver des «doublons» entre la commune et le canton, vu que quand on cause culture, la majorité cantonale comprend « agriculture » et n'est capable que de sortir son sécateur. Et qu'après le cinéma, ce sont le théâtre, le livre, les musées et le reste qui sont dans la cible..

jeudi 26 juin 2014

Restauration et extension du Musée d'Art et d'Histoire : Un peu de culture dans le débat ?


Un projet de motion déposé au Conseil municipal de la Ville de Genève*, et renvoyé à la commission des Artts et de la Culture, demande qu'on mette un peu de projet culturel dans le débat sur la restauration et la rénovation du MAH... Un débat sur le projet culturel, après des années de guerre de tranchées autour du seul enjeu patrimonial, et avant des mois de polémiques sur le seul enjeu financier, cela s'impose.. Parce que si « faire entrer un musée du XIXe siècle dans le XXIe siècle »  est l'ambition affichée du projet officiel de restauration et d'extension du Musée d'Art et d'Histoire, on a beaucoup de mal à trouver sous cette formulation prudhommesque de quoi exprimer le contenu culturel d'un tel projet. Or c'est ce contenu culturel qui peut seul peut justifier l'engagement politique et financier qu'il implique de la part de la Ville de Genève... 

** Projet de motion de Mme et MM Pascal Holenweg,  Pierre Gauthier, Grégoire Carasso et Sandrine Burger : "Restauration et extension du Musée d'Art et d'Histoire :quel contenu culturel, quelles garanties éthiques ?"

 « Culture »,  « politique », des mots grossiers ?

En octobre dernier se tenaient en notre bonne ville des « Etats généraux des musées genevois ». Lors d'un colloque public dans le cadre de ces «Etats généraux», moult interventions insistèrent sur cette évidence que, s'agissant d'institutions culturelles centrales, les « enjeux pour les musées au XXIe siècle » (c'était le titre du colloque) sont d'abord des enjeux culturels. C'était bien dit. Mais avec quel écho, dans le débat public qui s'est engagé autour du projet d'extension du MAH présenté par le Conseil Administratif (comme d'ailleurs autour du contre-projet présenté par ses adversaires) ? Rien. Nada. Nitchevo. Le contenu culturel du projet a été jusqu'à présent le thème le moins présent dans ced débat. Comme si l'enjeu n'était que celui du contenant du musée, et que son contenu était finalement accessoire. Alors, on s'est autorisés à ne pas se résigner à cette absence du débat culturel dans le débat sur le projet de « nouveau » MAH. Et on demande au Conseil Administratif qu'il assume ce débat, avec tout ce qu'il implique, y compris quant à la provenance de ce qui constitue les collections du musée et les œuvres et objets des expositions temporaires.

On veut bien croire, ou au moins faire semblant, qu'un musée ne peut se passer d'un restaurant, que la vue depuis ledit restaurant est aussi importante que ce que le musée expose, qu'il faut vivre avec son temps, tout ça, et bien d'autres lieux communs encore dont on vous fait grâce, mais tout de même : un vrai projet culturel pour une institution culturelle (et non des moindres), c'est pas accessoire. Un vrai projet muséal pour un musée, ça devrait pouvoir se débattre, publiquement, contradictoirement. Et pas seulement sur les détails, mais sur le fond : c'est quoi, au juste, la fonction d'un musée, aujourd'hui? Et ça s'adresse à qui ? Et c'est quoi, au juste, le rôle d'un parlement, et d'une collectivité publique, dans la définition de la place prise par le principal musée de la République dans le réseau des institutions culturelles de la République ?
On sait, des fois, on pose des questions bêtes. Et, bêtement, on attend même qu'on y réponde. Et de préférence, qu'on y réponde avant que le projet de restauration et de rénovation du Musée d'Art et d'Histoire soit soumis au peuple. Parce qu'on aimerait bien savoir ce que les partisans de ce projet en attendent, et ce que les adversaires de ce projet lui reprochent, non seulement du point de vue patrimonial ou financier, mais aussi en termes de politique culturelle. Bref, on aimerait bien savoir si on fait un musée pour les oeuvres et les objets, ou si on fait un musée pour les visiteurs. Or privilégier l'un ou l'autre, c'est bien un choix politique, car à Genève, s'agissant du Musée d'Art et d'Histoire, on ne projette de restaurer et d'étendre ni un parking ni un supermarché (quoique... à entendre certains arguments, on pourrait s'interroger), mais une institution culturelle liée à d'autres institutions culturelles, dans une politique culturelle cohérente.

« Culture », «  politique », est-ce qu'on aurait proféré des mots grossiers, là ?

dimanche 22 juin 2014

Restauration et extension du Musée d'Art et d'Histoire : Un peu de culture dans le débat ?



Un projet de motion déposé au Conseil municipal de la Ville de Genève*, et renvoyé à la commission des Artts et de la Culture, demande qu'on mette un peu de projet culturel dans le débat sur la restauration et la rénovation du MAH... Un débat sur le projet culturel, après des années de guerre de tranchées autour du seul enjeu patrimonial, et avant des mois de polémiques sur le seul enjeu financier, cela s'impose.. Parce que si « faire entrer un musée du XIXe siècle dans le XXIe siècle »  est l'ambition affichée du projet officiel de restauration et d'extension du Musée d'Art et d'Histoire, on a beaucoup de mal à trouver sous cette formulation prudhommesque de quoi exprimer le contenu culturel d'un tel projet. Or c'est ce contenu culturel qui peut seul peut justifier l'engagement politique et financier qu'il implique de la part de la Ville de Genève... 

* Projet de motion de Mme et MM Pascal Holenweg,  Pierre Gauthier, Grégoire Carasso et Sandrine Burger : "Restauration et extension du Musée d'Art et d'Histoire :quel contenu culturel, quelles garanties éthiques ?"




 « Culture »,  « politique », des mots grossiers ?







En octobre dernier se tenaient en notre bonne ville des « Etats généraux des musées genevois ». Lors d'un colloque public dans le cadre de ces «Etats généraux», moult interventions insistèrent sur cette évidence que, s'agissant d'institutions culturelles centrales, les « enjeux pour les musées au XXIe siècle » (c'était le titre du colloque) sont d'abord des enjeux culturels. C'était bien dit. Mais avec quel écho, dans le débat public qui s'est engagé autour du projet d'extension du MAH présenté par le Conseil Administratif (comme d'ailleurs autour du contre-projet présenté par ses adversaires) ? Rien. Nada. Nitchevo. Le contenu culturel du projet a été jusqu'à présent le thème le moins présent dans ced débat. Comme si l'enjeu n'était que celui du contenant du musée, et que son contenu était finalement accessoire. Alors, on s'est autorisés à ne pas se résigner à cette absence du débat culturel dans le débat sur le projet de « nouveau » MAH. Et on demande au Conseil Administratif qu'il assume ce débat, avec tout ce qu'il implique, y compris quant à la provenance de ce qui constitue les collections du musée et les œuvres et objets des expositions temporaires.






On veut bien croire, ou au moins faire semblant, qu'un musée ne peut se passer d'un restaurant, que la vue depuis ledit restaurant est aussi importante que ce que le musée expose, qu'il faut vivre avec son temps, tout ça, et bien d'autres lieux communs encore dont on vous fait grâce, mais tout de même : un vrai projet culturel pour une institution culturelle (et non des moindres), c'est pas accessoire. Un vrai projet muséal pour un musée, ça devrait pouvoir se débattre, publiquement, contradictoirement. Et pas seulement sur les détails, mais sur le fond : c'est quoi, au juste, la fonction d'un musée, aujourd'hui? Et ça s'adresse à qui ? Et c'est quoi, au juste, le rôle d'un parlement, et d'une collectivité publique, dans la définition de la place prise par le principal musée de la République dans le réseau des institutions culturelles de la République ?








On sait, des fois, on pose des questions bêtes. Et, bêtement, on attend même qu'on y réponde. Et de préférence, qu'on y réponde avant que le projet de restauration et de rénovation du Musée d'Art et d'Histoire soit soumis au peuple. Parce qu'on aimerait bien savoir ce que les partisans de ce projet en attendent, et ce que les adversaires de ce projet lui reprochent, non seulement du point de vue patrimonial ou financier, mais aussi en termes de politique culturelle. Bref, on aimerait bien savoir si on fait un musée pour les oeuvres et les objets, ou si on fait un musée pour les visiteurs. Or privilégier l'un ou l'autre, c'est bien un choix politique, car à Genève, s'agissant du Musée d'Art et d'Histoire, on ne projette de restaurer et d'étendre ni un parking ni un supermarché (quoique... à entendre certains arguments, on pourrait s'interroger), mais une institution culturelle liée à d'autres institutions culturelles, dans une politique culturelle cohérente.









« Culture », «  politique », est-ce qu'on aurait proféré des mots grossiers, là ?

mercredi 6 novembre 2013

Budget culturel de la Ville de Genève : La faim et les moyens

La Ville de Genève prévoit d'allouer, et sans doute allouera, un peu plus de 60 millions de francs de subventions monétaires à la culture, soit en gros un petit vingtième de son budget global. A ces subventions monétaires s'ajoutent des subventions « en nature » (gratuités de services, de loyers etc...). 91 acteurs culturels privés ou publics vont ainsi recevoir une allocation budgétaire. Qu'est-ce que cela dit de la politique culturelle de la Ville ? Pas grand chose, si ce n'est que l'entier du « tissu culturel » genevois est ainsi irrigué par les fonds municipaux, et que cet « arrosage » que d'aucuns se plaisent à dénoncer (sans pour autant aller jusqu'à en soustraire les bénéficiaires qui leurs conviennent) garantit le pluralisme de l'offre et des contenus culturels. Presque tout le monde reçoit un peu de cette manne, et personne n'en reçoit autant qu'il voudrait. Mais c'est précisément la rançon du pluralisme :  la faim de culture est plus grande que les moyens disponibles pour la satisfaire.

« Quand j'entend le mot culture, je sors mon boulier »

Un article de la Tribune de Genève a fait quelque bruissements dans le landernau politique et culturel de Piogre.  L'article portait sur les subventions allouées par la municipalité genevoise à la culture : La Ville de Genève consacre, en gros, 250 millions de francs au « domaine de la culture », sur un budget annuel de 1,1 milliard. La èmecégiste Delphine Perella Gabus, transfuge de l'Entente par frustration de carrière, et brièvement candidate au Conseil d'Etat, en a fait un caca nerveux sur le blog de Sami Kanaan, et on a entendu des élus de la droite municipale faire chorus en quelques lieux où l'on débat de ces choses :  « Vous distribuez allègrement et joyeusement les deniers publics à qui mieux mieux ! Non mais franchement, quelle honte! (...)  Nous manquons de crèches, de logements et j'en passe. En prime vous engagez des EdS payés par le canton pour des postes dont la ville a besoin »... Un concentré d'âneries : si la Ville dépense 250 millions pour la culture, c'est que le canton, plombé d'une majorité de comptables analphabètes (dont le MCG), est incapable de traduire dans ses budgets ses grands déclamations. Et si on manque de crèches, c'est que la même majorité (dont le MCG) refuse le financement nécessaire pour créer celles qui manquent. La Ville de Genève, elle, fait son boulot dans ce domaine. Et même un peu plus, pour compenser l'inactivité (volontaire) de ses supposés «partenaires». Quant aux  EdS, le département de la culture (Sami Kanaan, donc) les transforme les uns après les autres en postes statutaires  et le Conseil Administratif a décidé d'en faire autant de tous les postes d'EdS dont il a hérité. Mais c'est le MCG qui a amené à la droite traditionnelle les voix qui lui manquaient au Conseil Municipal pour refuser la semaine dernière d'accentuer cette décision du Conseil Administratif et pour maintenir les EdS le plus longtemps possible en place : pensez, une main d'oeuvre bon marché à qui on fait faire à moitié prix le même travail que les employés de la Ville, on va pas cracher dessus quand on n'a pour seul critère, s'agissant de politique culturelle comme de tout autre champ politique, celui de l'équilibre des budgets, pour seul instrument culturel une calculette. Et pour seul horizon, celui de la commune de Genève, quand sa politique culturelle irrigue toute la région.

Dans la répartition actuelle (qui date tout de même de plus d'un siècle) des tâches entre le canton et la Ville, c'est cette dernière qui se retrouve en charge de l'essentiel de l'effort culturel public (hors l'école). Une commune de moins de 200'000 habitants assume cette tâche pour une région d'un million d'habitants. Une nouvelle loi cantonale sur la culture devait remédier à ce déséquilibre, mais aucun moyen supplémentaire n'étant accordé au canton pour mener une politique culturelle digne de ce nom, la situation ne va pas changer avant des années -et ce n'est pas la nouvelle configuration du parlement cantonal qui va améliorer les choses (mot d'ordre de la majorité : « quand j'entend le mot culture, je sors mon boulier »).
Résultat : quand un projet culturel d'envergure, celui de la Nouvelle Comédie, est prêt à être réalisé, seule la Ville est réellement prête à y mettre sa part. Mais en l'absence d'engagements crédibles du canton, et parce que l'« enveloppe » accordée aux investissements municipaux de la Ville a été réduite par le Conseil Municipal, ce projet risque d'être reporté de deux ans. Et renchéri de ce fait, puisque les coûts de construction vont augmenter et qu'il faudra maintenir la vieille Comédie en état de fonctionner deux ans de plus. Parce que la volonté du partenaire cantonal est défaillante, quand elle n'est pas purement rhétorique, le partenaire municipal devrait soit attendre qu'elle se réveille, soit renoncer ? On se battra au contraire pour que ce projet (comme celui du Pavillon de la Danse) soit rétabli dans son calendrier initial -mais on sait déjà qu'il, faudra pour cela se battre contre tous ceux pour qui une politique culturelle n'est qu'une cerise sur le gâteau, un luxe. Et même contre ces acteurs culturels pour qui un nouvel acteur culturel n'est qu'un concurrent ou un prédateur sur un espace qu'ils entendent garder pour eux-mêmes. Comme si une Nouvelle Comédie nuisait au Théâtre de Carouge...

Alors on se battra. Pour que l'effort culturel de la Ville se Genève se maintienne, et se renforce. Pour toute la culture, et tous les lieux culturels. Pour le Grand Théâtre et l'Usine, l'Orchestre de la Suisse Romande et la Cave 12, la Nouvelle Comédie et les théâtreux indépendants. Et ce combat, nous savons déjà que nous ne pouvons le gagner que si les acteurs de la culture à Genève se mobilisent aussi pour le mener. Comme le relevait amèrement dans la Tribune de Genève de samedi dernier le président MCG de la commission municipale des arts et de la culture, lorsqu'il y a deux ans quelques élus de droite ont tenté de couper à la hache dans les lignes budgétaires, le lendemain les milieux culturels étaient dans la rue, et la droite reculait.
La peur du manifestant est bien le début de la sagesse. Et la rue un lieu du combat culturel.

dimanche 9 juin 2013

Loi cantonale sur la culture : obscur éclaircissement...

« La future loi sur la culture votée au prochain Grand Conseil (...) doit aussi éclaircir les rapports de partenariat public entre la Ville et Canton », estimait récemment Sylvie Bonier, en édito de la « Tribune« ». Ouais, ben on sera déjà bien contents si elle ne les obscurcit pas, cette loi, les rapports de partenariat public entre la Ville et le canton. Alors attendre qu'elle les éclaircisse, franchement, relèverait du domaine de la foi aveugle. Et en cela comme en religion, on est franchement athées. Tentant d'expliquer pourquoi la fonction de Conseiller d'Etat n'est plus ce qu'elle était, Pierre-François Unger observait que «  nombre de décisions sont transférées à Berne sans que les moyens de les appliquer nous soient toujours octroyés. Ceux qui décident ne paient plus, et réciproquement ». Il a raison, Unger. Mais en gros, ce qu'il décrit, c'est exactement ce que de fort mauvais esprits soupçonnent le canton de Genève de tenter avec sa nouvelle loi sur la culture : s'arroger le pouvoir de décider en faisant supporter à d'autres (les communes en général  et la Ville en particulier) le coût de ces décisions...

Il est bien court, le chemin de la posture à l'imposture


Le Grand Conseil genevois a donc adopté, en troisième débat, une nouvelle loi sur la culture. Aucune loi ne va par elle-même « faire » une politique culturelle. Elle peut cependant donner des possibilités à  une telle politique. Elle peut aussi  imposer le « faire ensemble » comme une obligation; seule une loi peut d'ailleurs imposer aux communes qui n'ont pas de politique culturelle d'en avoir une. L'enjeu politique de la loi sur la culture est considérable, d'autant qu'il se double d'un enjeu financier atteignant plusieurs centaines de millions de francs par année (sans compter les investissements : ceux consentis, par exemple, par la Ville de Genève pour le seul Grand Théâtre (bâtiments, équipements lourds etc...) se chiffrent aussi, depuis 1945, en centaines de millions.

Si on  devait résumer l'enjeu politique de la loi, ce serait en se demandant si on va, à Genève, passer d'un système gouverné par le principe « qui paie commande » (et donc la Ville commande) à un système gouverné par l'ukaze « je commande, tu paies » (et donc le canton commande et la Ville paie). Car au-delà  des principes exprimés dans la loi, et des possibilités qu'elle offre, tout relèvera de choix politique, et donc du rapport de force entre les différents acteurs politiques -partis, organisations et institutions culturelles, collectivités publiques. Certes, la loi va poser le principe de la «concertation» -mais elle repose aussi sur l'évidence qu'entre ceux qui se concertent, l'un, le canton, a le pouvoir de décider, et pas les autres.
Dans le champ de la politique culturelle, à Genève, deux légitimités se confrontent, deux légitimités que la loi ne réconcilie pas : la légitimité de la loi et celle du terrain. La légitimité de la loi, c'est celle du canton : le pouvoir législatif, c'est lui, et lui seul (sous réserve du droit supérieur) qui le détient. La légitimité du terrain, c'est celle que donne à la Ville le pouvoir considérable de son budget culturel. La Ville, les communes, ne font pas la loi, mais sur le terrain, ce sont elles qui font la politique culturelle genevoise. Or la loi cantonale ne donnera pas de moyens supplémentaires au canton, mais seulement des possibilités et des ambitions, et les moyens ne vont pas suivre au budget cantonal (encore serons-nous heureux s'ils ne sont pas réduits -alors qu'ils n'atteignent actuellement que péniblement le tiers de ceux que la seule Ville consacre à la culture...)

Au départ, au moment de l'institution d'une commission d'experts chargée de « pondre » un avant-projet de loi, l'objectif était d'inventer une méthode de « faire ensemble ». Il s'agissait surtout d'éviter de reproduire, en se contentant de l'inverser, l'exercice tenté en 2007, celui du transfert de la responsabilité de la politique culturelle à  un seul des 46 acteurs institutionnels genevois (en 2007, c'était la Ville; en 2010, la tentation était forte d'opérer ce transfert vers le canton). Or inverser le sens d'une ânerie ne la rend pas moins ânerie que celle dont elle ne serait que le reflet, si on remplaçait le « qui paie commande » par le « je commande, tu paies » qui résume l'intention, à peine cachée, de quelques politiciens cantonaux. On passerait ainsi de l'ambition initiale de « faire ensemble » à un trivial « fais ce que je dis, pas ce que je fais », par lequel, plutôt que servir la politique culturelle, le canton s'en servirait pour régler ses vieux comptes avec la Ville.

Ce n'est pas d'un transfert de compétences dont la politique culturelle genevoise a besoin, mais d'engagements accrus. On ne peut donc se contenter de répartir autrement les moyens existants, ou, pire, des moyens réduits par les « réformes » fiscales annoncées. La volonté exprimée par la loi d'engager, enfin, sérieusement, le canton dans des investissements culturels de grande ampleur, et dans le soutien permanent aux institutions existantes, doit être saluée, mais elle doit aussi s'accompagner d'un engagement matériel cantonal supplémentaire, et important (de l'ordre de plusieurs dizaines de millions de francs en plus par année). Si cette condition  n'était pas remplie, la volonté qu'exprime la loi ne serait qu'une rhétorique hypocrite doublée d'une posture impuissante. Genève n'a besoin ni de l'une, ni de l'autre.
Et nous savons bien que de la posture à l'imposture, le chemin est bien court.

mardi 2 avril 2013

Rénovation et extension du Musée d'Art et d'Histoire de Genève : Dissocier ou couler ?

Le projet « Nouvel » de rénovation du Musée d'Art et d'Histoire de Genève s'est pris une nouvelle rafale de plombs dans l'aile, lors même que le Conseil Administratif en avait proposé une mouture remodelée, atténuant l'impact du projet initial pour désarmer les oppositions et éviter le référendum, et que l'on croyait ce nouveau projet acceptable par (presque) tous. Las ! Patrimoine Suisse reste opposée au projet, y compris dans sa nouvelle version, parce qu'opposée à tout comblement, total ou partiel, de la cour du bâtiment historique.  L'autre association de défense du patrimoine, Action Patrimoine Vivant, s'oppose à l'installation de mezzanines aux étages supérieurs. Bref, on s'achemine tout droit vers une impasse référendaire. Or comme la rénovation du musée est urgente (il n'a pas été rénové depuis plus d'un siècle, et commence à tomber en morceaux sur les visiteurs), mais que cette rénovation est liée, dans un « paquet ficelé », avec son extension c'est la rénovation qui risque de couler avec le projet « Nouvel »...

L'indispensable et l'utile sont en bateau... et ça tangue... qui va tomber à l'eau ?

Le feuilleton de la rénovation et de l'extension du Musée d'Art et d'Histoire de Genève approche de son terme : l'enjeu des derniers épisodes, c'est le sort qui sera réservé à son bâtiment historique (il n'est actuellement que « protégé » mais fait l'objet de deux demandes de classement, qui, si elles étaient acceptées, le rendraient intouchable), dessiné par l'architecte Camoletti comme une sorte de palais d'une Renaissance alourdie par le goût bourgeois du XIXe siècle, ou d'hôtel au sens classique du terme : un grand bâtiment ordonné autour d'une cour intérieure que l'architecte Vincent Mangeat compare à un «vide pulmonaire au centre de la cage thoracique», et qu'il n'accepte pas de voir remplie dans le projet Nouvel, même revisité, par « des plateformes et encore des plateformes ».
La Commission des monuments, de la nature et des sites (CMNS) avait, le 30 janvier, délivré un préavis « favorable sous réserves et avec demande de complément » au projet Nouvel révisé. La CMNS se ralliait donc à la proposition de la Ville, tout en demandant qu'un groupe de travail soit constitué pour suivre ce projet « pour tout ce qui est des questions liées à l'aménagement des abords du musée et des accès, l'occupation et l'utilisation des cours et de la toiture, la restauration du bâtiment » et l'orientation muséographique. La commission avait cependant émis quelques réserves et formulé quelques remarques, et suggestions : elle demeure par exemple opposée à l'élargissement de l'entrée du passage Burlamachi, et à sa fermeture au public par des grilles, et elle demande «expressément la conservation par le MAH de l'ensemble des éléments appartenant au patrimoine ». Sa position « favorable sous réserve », n'a donc pas été suivie par les deux associations de défense du patrimoine qui se sont penchées sur le projet : « Il y a trop d'éléments avec lesquels on ne peut pas être d'accord », résume Marcelin Barthassat, de Patrimoine Suisse, qui appelle Sami Kanaan à « tout remettre sur la table ». En outre, le côté «marchandage», pour ne pas écrire « chantage », du «partenariat public-privé» devant permettre le financement du projet pose toujours problème, les contributeurs privés posant comme condition à leur contribution (la moitié de la facture finale) l'acceptation du projet Nouvel (même remodelé).

Il y a l'indispensable, l'urgent, l'incontournable : la rénovation du Musée d'Art et d'Histoire. Et puis il y a l'utile, le souhaitable, le possible : son extension. La renovation est incontestée, le projet d'extension est contesté. Les lier l'une à l'autre, c'est prendre le risque que ce qui est nécessaire subisse le désaveu de ce qui ne l'est pas. D'où le caractère de plus en plus urgent, lui aussi, d'un « déficelage » du paquet, et de la présentation de deux propositions au Conseil Municipal : l'une contenant la rénovation et l'entretien (et celle-là pourra échapper au réféfendum), l'autre contenant le projet Nouvel, sur lequel le peuple municipal (puisque c'est la commune qui paie) pourra se prononcer. Parce que comme le rappelle fort utilement le chef du groupe des Verts au Conseil municipal, si le paquet reste ficelé et que « le projet est refusé au Municipal, tout part à la poubelle ». Et que tout y part aussi si le projet est soumis au peuple municipal et qu'il le refuse.
On peut s'attendre à ce que le projet révisé soit accepté par le Conseil Municipal. Mais on peut aussi s'attendre à ce qu'il fasse l'objet d'un référendum. Et on court sérieusement le risque que ce référendum, non seulement aboutisse, mais soit, devant le peuple, victorieux. Pas forcément pour de bonnes raisons, mais plutôt pour une addition de raisons et de motifs qui, isolément, ne seraient pas repris par une majorité des votants, mais qui, s'additionnant les uns aux autres forment une majorité dans un scrutin où on ne peut que voter « oui » ou « non » (ou blanc ou nul, certes...), où si les « oui mais » comptent pour des « oui », mais surtout les « non quoique » comme des «  non ». Peu semble pourtant importer à ceux qui, représentants de partis politiques, se sont prononcés pour un « oui » au paquet ficelant la rénovation du musée et son extension par le projet Nouvel, et qui paraissent aujourd'hui prêts à sacrifier l'indispensable (la rénovation) pour le plaisir de prendre sur l'utile la posture avantageuse du moderniste éclairé. Eclairé, ou aveuglé ?

Lorsque viendra devant le Conseil Municipal la proposition du Conseil administratif, amis lecteurs, égayez un peu la retransmission des débats en comptant, comme lorsque l'on compte des moutons pour s'endormir, le nombre de fois où des élu-e-s inspirés proféreront d'un air conquérant ce sonore truisme des envolées parlementaires : «il faut aller de l'avant !». On ira donc sans doute, en effet, de l'avant : droit dans le mur d'un référendum périlleux, ou le poujadisme anticulturel, pour qui toute dépense pour une institution culturelle est forcément excessive, le disputera à l'opposition au projet Nouvel lui-même. Que le projet Nouvel y succombe ne serait d'ailleurs qu'une péripétie : le plus grave serait que la rénovation du musée, et donc, dans l'état où il est, le musée lui-même, y sombre avec lui.

mercredi 27 février 2013

Rénovation et extension du Musée d'Art et d'Histoire de Genève : Du nouveau Nouvel ?

Les Conseillers administratifs Rémy Pagani et Sami Kanaan ont présenté la dernière version du projet de rénovation et d'extension du Musée d'Art et d'Histoire Une version qui n'est pas loin d'être en fait un nouveau projet, « exemplaire et ambitieux ». Le projet précédent avait provoqué une levée de boucliers des organisations de défense du patrimoine -et un préavis négatif de la Commission des monuments, de la nature et des sites (CMNS), un référendum menaçant d'être lancé. Le nouveau projet, élaboré avec la participation de membres de la CMNS, est présenté comme un « bon compromis » par Rémy Pagani et comme une « avancée importante vers un projet de grande qualité » par Sami Kanaan), tient compte des exigences des uns (le Musée, les mécènes) et de celles des autres (les défenseurs du patrimoine), qui ont salué avec prudence les changements apportés.

« ...respectueux de la substance historique du bâtiment... »

Le nouveau projet de rénovation du Musée d'Art et d'Histoire réussit-il le « grand écart » qu'évoque Sami Kanaan « entre un projet qui doit faire sens du point de vue architectural et muséographique et un projet qui doit tenir compte des contraintes patrimoniales » ? On a en tout cas renoncé à forcer l'entrée du nouveau musée dans le bâtiment historique de l'ancien, pour se résoudre à l'y déposer sans le violenter. En février de l'année dernière, la Commission cantonale des monuments, de la nature et des sites demandait de revoir le gabarit du projet initial, et de le ramener aux limites légales, de l'étendre aux Casemates, de modifier la structure portante de la construction implantée dans la cour du musée, et de libérer l'espace de cette cour. C'est donc choses faites. Le projet «Nouvel-bis» a joué avec les contraintes qui lui étaient imposées pour améliorer le projet initial : il  réduit le remplissage de la cour intérieure du bâtiment historique de 1910, préserve trois de ses quatre façades et y laisse passer la lumière jusqu'au rez-de-chaussée : la plupart des plateaux prévus sont remplacés par des mezzanines (mais le niveau inférieur de la cour resterait presque entièrement recouvert par un plateau utilisé comme espace d'accueil) et la toiture du sommet de la structure serait vitrée. Le gabarit du projet a été abaissé de sept mètres, les nouveaux étages supérieurs se superposant (de façon «réversible», assure-t-on) à l'édifice de 1910. Les autres structures nouvelles implantées dans le bâtiment historique ne seraient plus ancrées dans ses murs, mais reposeraient sur leurs propres fondations. Un restaurant et un forum souterrain restent prévus, le restaurant étant redimensionné et le forum s'installant sous la cour des Casemates (qui accueillera aussi des locaux techniques) et non plus sous celle du Musée. Le nouveau projet, dont le Conseil Administratif assure qu'il est à la fois «respectueux de la substance historique du bâtiment et en adéquation avec son temps », répond donc à plusieurs (mais pas à toutes) objections des opposants au projet initial. Il répond également à une nécessité, une utilité et une opportunité : la nécessité de rénover le musée, parce qu'on en attend autre chose qu'il tombe par morceaux sur la tête de ses visiteurs, serve de frigo l'hiver et de four l'été; l'utilité de l'agrandir, d'offrir de nouveaux espaces d'exposition, d'accueil et d'animation, parce que les plus merveilleuses collections ne servent à rien si elles restent dans des caves (les collections d'horlogerie et d'instruments anciens sont ainsi presque totalement soustraites aux visiteurs du musée actuel); l'opportunité, enfin, de faire participer des fonds privés au financement des travaux de rénovation et d'extension.

Cela fait maintenant plus d'un siècle que le bâtiment principal du musée, celui dû à l'architecte Camoletti, n'a pas été rénové, et plus de quinze ans qu'on projette de le rénover sans y arriver. Il commence à tomber en morceau. Et la muséographie a évolué, en un siècle : on attend désormais autre chose d'un musée qu'il soit un hangar, fût-il luxueux, d'exposition. On en attend qu'il soit un acteur culturel. Mais on doit aussi se garder de diluer la fonction muséale dans un vaste souk spectaculaire et marchand : si un musée n'est pas un hangar, il n'est pas non plus un supermarché. Les critiques et l'action des défenseurs du patrimoine ont permis de faire évoluer positivement le projet Nouvel. Il convient donc maintenant  d'examiner non plus sa forme , mais son contenu, le discours culturel que contient tout projet de cette envergure. Car il ne s'agit pas seulement d'agrandir des espaces : il s'agit surtout de savoir à quoi on va les utiliser, et ce qu'ils auront à dire à celles et ceux qui y entreront.

Enfin, il va falloir se pencher avec attention, et même circonspection, sur la convention, nouvellement reformulée, passée entre la Ville et la Fondation Gandur, et bien mesurer ce que la première accorde à la seconde en échange de la participation financière de celle-ci à l'extension du Musée. Qu'est-ce que la Ville accorde à la Fondation Gandur pour n'avoir pas à payer ce que la Fondation Gandur, ou Jean-Claude Gandur lui-même, acceptera de payer (40 millions)  ? Parce que si on veut bien croire que Jean-Claude Gandur soit un noble mécène désintéressé, on sait qu'il n'a pas fait sa fortune dans le mécénat artistique, mais dans le commerce du pétrole, et qu'il s'est par exemple, récemment, lancé, en Sierra Leone, dans un vaste projet de production de bioéthanol à  partir de la canne à sucre -le genre de production qui, en supplantant les cultures vivrières des pays où elle s'implante « ne peut se prétendre en faveur des paysans et durable quand il entraîne le déplacement de ces derniers de leurs terres pour y produire du bioéthanol » dont il n'ont que faire, comme le relevait Yvan Maillard Ardenti, de Pain pour le prochain. Qu'est-ce que cela à voir avec le projet d'extension d'un musée genevois ? Dans le montage financier nécessaire à la réalisation de ce projet, les fonds promis par la Fondation Gandur sont indispensables -et en échange de ces fonds,  le musée public accueillera dans ces propres espaces quelque chose comme un musée privé accueillant les collections de la fondation.
Il n'est donc pas, pour une ville comme Genève, dérisoire de se demander d'où, et de quoi, viennent les ressources de ceux qui contribuent à ses institutions culturelles.

mercredi 30 janvier 2013

Investissements culturels à Genève : Déshabiller Paul pour rhabiller Jean ?

Le Conseil Municipal de Genève a voté il y a trois semaines, à une majorité écrasante (seul le MCG s'y est opposé) une motion demandant de rétablir pour 2015 les travaux de rénovation du Grand Théâtre, que le Conseil administratif envisageait de reporter à 2017. La même droite traditionnelle, augmentée de l'extrême-droite, avait fait accepter un mois auparavant une réduction de 40 millions du volume d'investissements autorisés chaque année. Or les travaux au Grand Théâtre coûteront, au moins, 30 millions et demi de francs. On a donc, en un mois, voté une restriction et heureusement décidé de n'en pas tenir compte...

Année Wagner : Du « navire amiral » au Vaisseau Fantôme ?

Il y avait dans la proposition votée par le Conseil Municipal de Genève un constat explicite et un constat implicite.  Le constat explicite, c'est celui de l'urgence des travaux à effectuer au Grand Théâtre. Elle est incontestable. Le constat implicite, c'est celui de l'absurdité de poser aux investissements autorisés des limites qui obligent à jouer les projets les uns contre les autres, à repousser les uns pour pouvoir réaliser les autres, à en privilégier certains et à en abandonner d'autres, alors que tous ceux qui étaient prévus l'étaient parce qu'ils étaient importants et, pour certains, à la fois urgents et indispensables. Ce constat implicite, les auteurs de la motion acceptée hier par le Conseil Municipal ne le posent pas. Soit parce qu'ils s'y refusent, soit parce qu'ils n'ont pas conscience de ce qu'implique leur proposition. Mais à vrai dire, peu importe : La proposition de rétablir les investissements prévus pour le Grand Théâtre dans le délai où ils étaient prévus permet de mesurer les conséquences directes, concrètes, d'un vote que le même Conseil Municipal qui «  débloque » plus de 30 millions pour l'opéra a produit un mois auparavant, en réduisant de 40 millions de francs le volume d'investissements autorisés chaque année. Or ceux qui demandaient de garantir les investissements en faveur du Grand Théâtre étaient aussi de ceux qui demandaient de réduire l'ensemble des investissements autorisés... Il aurait fallu, pour être crédibles, qu'ils  disent à quels investissements ils proposent de renoncer pour assurer celui qu'ils veulent privilégier, ou alors qu'ils proposent franchement de revenir, au moins partiellement, sur la réduction globale des investissements. Il est vrai qu'ils pouvaient difficilement admettre que cette décision était dangereuse, et que confondre la comptabilité et la politique est un exercice absurde.

Les travaux à effectuer au Grand Théâtre sont urgents pour permettre à l'opéra de fonctionner et pour assurer à celles et ceux qui y travaillent des conditions de travail et de sécurité dignes du statut de leur employeur -la Ville, ou la Fondation. Mais il est inacceptable de jouer les urgences les unes contre les autres, le Grand Théâtre contre le Pavillon de la Danse, le Pavillon de la Danse contre le BAC et le BAC contre Saint-Gervais. Ce qui était demandé au Conseil Municipal, c'est de déshabiller les uns pour pouvoir habiller l'autre. Mais si on nous disait qui habiller, le Grand Théâtre, qui en effet en a un besoin urgent, on ne nous disait pas qui déshabiller :  le pavillon de la danse ? la Nouvelle Comédie ?  le Musée d'Art et d'Histoire ? Le Musée d'ethno ? Saint-Gervais ? La Maison Tavel ? le Bâtiment d'art contemporain ?
Faire une politique culturelle digne de ce nom dans une Ville comme Genève, c'est, pour le moins, en entretenir, voire en créer, les lieux. Le Conseil Municipal sait, puisqu'il a les chiffres, les listes, les détails en main, que cela coûterait 150 millions. Il fait semblant aujourd'hui de croire que cela peut n'en coûter que 110, et qu'on peut faire tenir dans ces 110 millions ce qu'on avait déjà beaucoup de peine à faire tenir dans 150 millions. Il ignore délibérément que reporter certains investissements nécessaires est soit impossible, soit dangereux, soit coûteux (le report des travaux au Grand Théâtre coûterait quatre millions...), voire à la fois dangereux et coûteux.  L'exemple des travaux proposés à la Bibliothèque de Genève aurait pourtant déjà dû lui faire comprendre que dans ces domaines, dire « non » aujourd'hui revient à dire « oui et plus cher » demain...

Le Conseil Municipal avait deux attitudes possibles : avoir le courage et la cohérence élémentaires d'admettre qu'il s'est trompé en coupant 40 millions dans les possibilités d'investissements, et les rétablir au niveau de ce qui est nécessaire, ou se lancer dans un marchandage de souk dressant les projets les uns contre les autres, et faisant payer aux uns l'urgence accordée aux autres. C'est cette attitude qu'il a choisie. On en prend acte, mais il y a dans ce Conseil des élues et des élus, et des groupes, qui n'entendent pas renoncer à ce que la Ville se donne les moyens de ses responsabilités et de ses ambitions culturelles, et le débat que nous avons eu hier sur le Grand Théâtre, nous l'aurons séance après séance, pendant toute l'année, pour d'autres institutions à soutenir, d'autres lieux à créer, d'autres investissements qu'il faudra rétablir. Parce que si le Grand Théâtre est la principale institution culturelle de la région, il n'est pas tout le tissu culturel genevois à lui seul, et que les investissements que l'on doit y consentir, et que nous voulons y consentir, ne sont pas les seuls à être urgents, ni les seuls à être indispensables, ni les seuls à être légitimes. Et donc, pas les seuls à devoir être rétablis.

mercredi 9 janvier 2013

Budget de la Ville de Genève : Le poids (légitime) de la culture



En adoptant, mi-décembre, à un pas de course de fond plutôt que celui du marathon habituel, le budget de la Ville de Genève, le Conseil municipal a adopté le budget culturel de la Commune. C'est-à-dire le plus important de ses budgets spécifiques, et le plus important budget culturel de la région. Et peut-être même (mais on n'a pas vérifié avec toute la rigueur scientifique qu'on nous connaît) le plus important de toutes les municipalités de Suisse. Un acte politique déterminant, donc. Mais un acte politique contraint par la responsabilité que la répartition des tâches régnant à Genève impose à la commune (elle pourrait certes s'y soustraire, mais ce serait, de sa part, parfaitement irresponsable, dans tous les sens du terme) et par les limites posées par la doxa politique régnante : celle de l'équilibre budgétaire et de la modestie des ambitions. Limites qui, très concrètement, empêchent la politique culturelle genevoise de se déployer comme elle devrait.

Politique culturelle genevoise : la Ville ou le désert...

Le budget culturel de la Ville de Genève est celui sur lequel repose l'essentiel du tissu culturel de toute la région : sans l'effort que la Ville consacre à sa politique culturelle, sans les ressources financières qu'elle y affecte, il n'y aurait plus à Genève plus ni opéra, ni orchestre symphonique de niveau international, ni musées publics, ni bibliothèques publiques, ni théâtres publics (hors celui de Carouge), plus beaucoup de théâtres privés, et plus de ballet permanent. Un presque désert culturel, en somme. S'agissant du budget de la culture -le plus important, financièrement parlant, avec ses 250 millions de francs par an, des champs politiques couverts par la Ville, et le seul où elle est première non seulement de toutes les communes mais également (et de loin) par rapport au canton, nous avons dit, en commission, notre satisfaction de voir les engagements culturels de la municipalité maintenus, même si le département de la culture a du lui-même réduire ses ambitions initiales, mais nous avons dit aussi notre regret que cette continuité ne puisse matériellement s'accompagner pas de choix nouveaux. Le cadre budgétaire général l'empêche, et même si ce cadre n'est ni taillé dans le marbre ni coulé dans le bronze, il reste étroit parce qu'on s'acharne à faire prévaloir des critères comptables sur les critères politique -en l’occurrence, ceux de la politique culturelle. Cette contrainte pèse en particulier sur les investissements (d'autant que la commission des Finances, puis le Conseil Municipal, en a réduit le volume), mais aussi sur les dépenses et les subventions courantes.

On est donc contraints de pratiquer ce que la droite définit, pour la dévaluer, comme une « politique de l'arrosoir » (tout le monde reçoit, mais personne ne reçoit suffisamment), condition du pluralisme culturel. A cette politique, que nous soutenons même (ou surtout) lorsqu'elle a mauvaise presse, s'oppose celle de choix exclusifs qualifiés de « priorités » : quelques uns reçoivent tout ce dont ils ont besoin, les autres ne reçoivent rien. C'est user de l'arme financière pour promouvoir une culture officielle. Et de toute évidence, ce sont les grandes institutions qui capteront les ressources disponibles, ne serait-ce que parce qu'elles coûtent cher à faire exister même sans aucune programmation et sans aucune activité. D'où l'utilité, la nécessité même, de ce que le budget de la Ville de Genève appelle les «fonds généraux», qui permettent précisément de mobiliser et d'affecter les ressources nécessaires au maintien d'un maillage culturel ne reposant pas uniquement sur les institutions pérennes disposant de grosses subventions également pérennes (le seul Grand Théâtre consomme le quart des charges de toutes les institutions culturelles, le Musée d'Art et d'Histoire le cinquième), mais aussi sur des dizaines d'acteurs plus récents, plus précaires, souvent associatifs, et qui disparaîtraient purement et simplement si la collectivité publique ne les soutenait plus. Les domaines du théâtre, de la danse, du livre disposent de tels fonds -et s'il n'était pas opportun de les « regonfler » dans le cadre du débat budgétaire, comme le proposait le groupe « Ensemble à gauche », il sera nécessaire de le faire en cours d'année, d'autant qu'au regard des moyens affectés aux institutions culturelle pérennes (160 millions de francs), ceux affectés à ces fonds généraux sont fort modestes (moins de 3 %). Or ce ne sont pas seulement des lieux qui en vivent, de la création qu'ils rendent possibles, des spectacles qu'ils permettent : ce sont aussi des emplois, des salaires, des compétences qu'ils maintiennent.

Enfin, il va bien falloir qu'on se prononce clairement sur le partage des responsabilités et des charges entre collectivités publiques -et plus précisément, entre la Ville et le canton de Genève. Or le partage des charges avec le canton relève de l'espérance illusoire : vu l'état de son budget et l'incertitude des prévisions sur les budgets à venir, il ne faut rien attendre du canton, du moins rien attendre en termes de soutien matériel. En revanche, on peut en attendre des volontés politiques de s'impliquer davantage dans le champ culturel -mais que valent ces volontés si elles ne se traduisent pas trivialement en millions de francs -disons plutôt : en dizaines de millions de francs ? Elle ne vaudraient alors que ce que vaut une volonté de prise de contrôle sans volonté d'en assumer les responsabilités matérielles.
Une volonté bureaucratique, pas une politique culturelle.

vendredi 13 avril 2012

Rénovation du musée d'Art et d'Histoire : un préavis de poids

Pas de Nouvel, bonne nouvelle ?

Le 29 février dernier, la Commission des monuments, de la nature et des sites a délivré un préavis défavorable à la requête en autorisation de construire déposée le 10 novembre par la Ville, pour la rénovation du Musée d'Art et d'Histoire. Le préavis de la CMNS ne porte cependant pas sur le principe de cette rénovation, que tout le monde s'accorde à considérer comme nécessaire et urgente, mais sur le seul projet pris en compte jusqu'à présent, celui de l'Atelier Jean Nouvel et de ses partenaires genevois. Si la Ville continue à s'accrocher à ce seul projet de rénovation, à n'en étudier sérieusement aucun autre et en particulier à ne pas étudier celui présenté par les associations de défense du patrimoine, ce n'est plus seulement le risque que l'on court, mais désormais la certitude que l'on peut annoncer, de se diriger tout droit et très vite dans une impasse et de condamner toute rénovation du musée, soit par refus de l'autorisation de construire, soit par provocation d'un référendum...

Décrocher la bernique Nouvel du rocher du MAH

Le préavis négatif donné par la Commission des monuments, de la nature et des sites au projet « Nouvel » de rénovation du Musée d'Art et d'Histoire n'hypothéquerait pas si lourdement cette rénovation si la Ville ne s'accrochait pas si obstinément à ce seul projet de rénovation -nous avions pourtant proposé au Conseil municipal de faire étudier en commission le projet alternatif de « Patrimoine Suisse », mais nous n'avions pas été suivi. Et c'est bien dommage, parce qu'on y a sans doute perdu l'avantage qu'aurait donné à la rénovation du MAH l'ouverture du débat à d'autres projets que celui de l'atelier Jean Nouvel.

Certes, la CMNS ne délivre que des préavis, et le Conseil d'Etat pourrait n'en pas tenir compte, mais ils pèsent lourd, ces préavis, dans des débats qui se concluent souvent par des référendums. Or le préavis de la CMNS reprend pour l'essentiel les objections des associations de défense du patrimoine, opposées au projet Nouvel et, au moins pour l'une d'entre elles (Patrimoine Suisse), favorables à un projet alternatif et donc à la rénovation du musée -mais pas à n'importe quelle rénovation : en respectant l'rchitecture du bâtiment Camoletti. Il veut préserver la cour « à l'italienne » du bâtiment actuel (et son apport de lumière naturelle), mais accepte (comme la CMNS) de la couvrir par une verrière. Il propose l'excavation du sous-sol pour un auditorium et des espaces d'exposition; il envisage l'affectation de l'ensemble du quadrilatère au MAH, pour en faire un véritable « quartier du Musée » en utilisant le bâtiment de l'école des beaux-arts après un accord avec le canton, et le remblai de la butte de l'Observatoire pour une extension, dissociée du bâtiment central mais offrant un espace additionnel plus important que celui proposé par le projet Nouvel. Bref, le projet de Patrimoine Suisse intègre des préoccupations et propose des aménagements que le projet Nouvel n'intègre et ne propose pas, mais il entend répondre aux mêmes objectifs que le projet Nouvel, s'il propose d'y répondre autrement. Il offre donc un deuxième scénario pour ces objectifs : admettez qu'il serait à la fois absurde et stupide de refuser toute étude de ce deuxième scénario, lorsque l'on sait que le premier est contesté, qu'il le sera par un référendum, qu'il faudra donc voter et qu'il faudra, pour gagner ce vote, c'est-à-dire faire accepter par le peuple une dépense de plusieurs diozaines, et peut-être d'une centaine de millions de francs, constituer une coalition qui soit potentiellement majoritaire. Et qu'on ne pourra pas constituer à la fois contre les associations de défense du patrimoine et contre les adversaires de tout investissement culturel, quel qu'il soit.

Et puis, au-delà du débat sur la rénovation du musée, il y a celui, qui ne se mène guère, sur le rôle même d'un musée. Avant d'être un lieu culturel, le musée public est un signe social, qui dit l'identité que revendique la collectivité dont il émane. Mais les musées, aujourd'hui, se mercantilisent, se conçoivent comme des lieux de consommation de marchandises culturelles. Une consommation qui se mesure comme toute consommation : quantitativement, par le nombre de consommateurs et par le chiffre d'affaire. Coiffer le MAH d'un restaurant et combler sa cour intérieure participe de cette évolution, et de cette dévaluation, des musées. La signature de Nouvel n'y ajoute qu'un peu de prestige, ou du moins qu'un peu de glamour médiatique. L'ancien conservateur cantonal Bernard Zumthor y voit, non plus le signe d'un projet muséal, mais celui de « l'inféodation du champ culturel à la futile idéologie du paraître ». Nous partageons ce constat. Mais pour que le débat s'ouvre sur ce qu'il exprime, et donc sur ce qu'on attend de nos musées, il faut d'abord pouvoir se sortir de la guerre de tranchées ouverte autour de la rénovation du MAH, et on ne s'en extirpera pas de nos tranchées tant qu'on s'accrochera au projet Nouvel comme une bernique à son rocher.

dimanche 5 février 2012

Le projet de loi cantonale sur la culture a été déposé : Une tutelle sans moyens ?

Le Conseil d'Etat a déposé devant le Grand Conseil le projet de loi cantonale sur la culture, issu (en partie) des travaux d'une commission d'experts indépendants (la CELAC), dont le projet de loi reprend une grande partie des suggestions : renforcement de l'implication du canton dans la politique culturelle (mais sans lui en donner les moyens financiers), redéfinition des compétences et des charges entre le canton, la Ville et les autres communes, concertation avec les milieux culturels, prévoyance sociale pour les artistes, « cantonalisation » de certaines (mais pas toutes : les plus prestigieuses politiquement) grandes institutions culturelles, création d'un Conseil de la Culture... De bonnes intentions à saluer, pour ce qu'elles valent. Mais aussi de gros dangers, à identifier, pour y échapper... A commencer par le danger d'une tutelle cantonale sans moyens, et d'autant plus pesante qu'elle sera sans contre-poids.

Le cagibi et la villa de maître


Si elle est acceptée, d'abord par le Grand Conseil, puis, éventuellement (en cas de référendum) par le peuple, la loi aujourd'hui proposée remplacera celle de 1996. Mais quelle loi sortira des cogitations parlementaires ? Celle qui leur est proposée, ou celle à laquelle elles la réduiront ? Les intentions des auteurs de la loi (la Commission d'experts, d'abord, le DIP, ensuite) sont excellentes -et nous avons assez souvent exprimé les nôtres pour nous contenter de relever que nombre d'entre elles sont contenues dans la projet. Mais cette loi cantonale, qui répond à une mobilisation des milieux culturels face à une tentative, en 2007, de désengager totalement le canton du champ culturel (hors l'école), porte en germe une calamité inverse de celle dont la menace avait précisément incité à la phosphorescence législative : au désengagement du canton pourrait ainsi succéder un désengagement de la Ville -mais, à la différence du premier, un désengagement imposé, non plus volontaire (ce qui n'atténuerait d'ailleurs en rien ses effets dévastateurs sur le tissu culturel local et régional). Un danger d'autant plus menaçant que si le projet de loi confie des compétences au canton, il ne lui en donne aucun moyen : il n'a ainsi même pas retenu la proposition de la commission d'experts de fixer à 2 % de son budget les ressources que le canton affecterait à la politique culturelle (même dans ce cas, d'ailleurs, l'effort financier hypothétique du canton n'atteindrait que les deux tiers de l'effort réel actuel de la Ville), et ne prévoit aucune clef de répartition des efforts financiers respectifs du canton, de la Ville et des communes.


Certes, la question des moyens, financiers et humains, ne résume pas la réalité d'une politique culturelle. Mais sans moyens, cette politique n'est, au mieux, qu'un discours sur la culture, et au pire une tutelle sur le champ culturel. Qui veut, aujourd'hui, visualiser, symboliquement, l'extraordinaire disparité des moyens dont disposent, respectivement, la Ville et le canton de Genève pour mener une politique culturelle n'a qu'à se rendre successivement au Service cantonal de la culture et au Département municipal de la Culture : c'est passer d'un cagibi à une villa de maître. Mais aussi d'un budget de quelques dizaines de millions à un budget de plusieurs centaines de millions.

L'histoire et la situation de Genève ont fait de la Ville, berceau de la République (au point d'avoir été pendant 250 ans la République à elle toute seule) et commune-centre d'une région qui se définit autour d'elle et par elle, l'actrice principale, voire la metteuse en scène, de la politique culturelle régionale. Elle y met le plus de moyens financiers et humains, elle dispose pour cela du meilleur réseau, du plus fort appareil administratif et du plus grand réservoir de compétences. En fait, de toutes les grandes institutions culturelles, seule l'école lui échappe. Cette situation ne peut être simplement inversée, mais elle peut, et elle doit, être corrigée. Et le mode de cette correction, c'est le partenariat, le partage, le «faire ensemble», pas la Régence (quoique, les petits soupers...) ou la tutelle. Surtout si la Régence est sans moyen et la tutelle sans ressource. Parce qu'alors, on se retrouverait dans le pire des paysage politico-culturels : celui du parasitisme autoritaire de la politique culturelle par une tripotée de petits chefs disposant d'un pouvoir sans responsabilité matérielle, et surtout sans contre-pouvoir : précisément ce que les milieux culturels voulaient éviter en 2007...

samedi 7 janvier 2012

Flop...

On vous a (un peu) bassinés ces dernières semaines avec l'offensive lancée par le droitunie genevoise (PLR + PDC + UDC + MCG) contre le budget culturel de la Ville de Genève, mais on a le plaisir de vous annoncer que cette offensive n'a finalement abouti à rien s'agissant des subventions et des dépenses affectées à la programmation des institutions culturelles (la droite s'est toutefois vengée sur les postes de travail supplémentaires demandés par le département de la culture). En fait, après que le pilonnage en règle du budget en commission de la culture ait été rendu public, la droite bourgeoise a commencé à se dégonfler, pour aboutir à un piteux mea culpa en séance plénière du Conseil municipal, sur l'air de « on aime la culture », et, en sourdine, «on aurait bien voulu que nos propositions de coupes financières ne soient pas rendues publiques ». Du coup, le MCG s'est retrouvé tout seul, avec l'UDC, pour maintenir les propositions de coupes faites avec le PDC et le PLR, y compris celles que le PDC et le PLR avaient eux-mêmes faites, et auxquelles, devant la « pression de la rue » (pouah !) ils ont finalement renoncé. D'où grosse colère du MCG et de l'UDC, accusant le PDC (et le PLR) de n'être finalement qu'une collection de girouettes, ce qui est d'ailleurs assez cruel pour les girouettes. Bref, il ne restait plus au Conseil Municipal qu'à se prononcer sur les vestiges, les reliefs, les fumerolles des amendements déposés il y a un mois en commission par la droitunie, et repris par le seul MCG, dont on saluera le dévouement à défendre la position initiale de la droite : couper n'importe où, n'importe comment, sous n'importe quel prétexte, mais couper. Pour geler les allocations budgétaires au niveau de celles du budget de l'année précédente -ce qui équivaut à les réduire en termes réels. Et surtout, pour emmerder le Département de la Culture. Et que les partis de la droite bourgeoise se soient dégonflés comme des baudruches devant la mobilisation des milieux culturels ne change rien à la nature des propositions qu'ils firent (et que le Conseil Municipal a toutes refusées) : culturellement stupides, politiquement infantiles et socialement irresponsables.

lundi 26 décembre 2011

« Culture et politique à Genève » : après le forum du RAAC

Beaux discours et lourdes menaces

« Paradoxalement, les inquiétudes se manifestent de plus en plus vivement (au sein des milieux culturels) alors que les progrès accomplis sont indéniables » a regretté Charles Beer, lors du dernier Forum du RAAC (Rassemblement des artistes et acteurs culturels genevois). Quelles inquiétudes ? Quels progrès? Le projet de loi sur les arts et la culture témoigne certes d'une belle intention de faire travailler le canton, la Ville, les autres communes et les milieux culturels ensemble, mais cette belle intention pourrait se traduire concrètement par un appauvrissement considérable du soutien public à la culture, faute d'une majorité politique cantonale acquise à un engagement matériel plus fort de la République sur ce terrain, alors que les ressources financière de la Ville risquent de se trouver lourdement amputées par les diverses contre-réformes fiscales concoctées par la droite cantonale, sans que ces ressources perdues soient récupérées par le canton.. Dans ces conditions, on comprend mieux les « inquiétudes » des milieux culturels : les menaces sont directes, et elles pèsent sur tous les acteurs culturels genevois, institutionnels ou non.

De Post Tenebras Lux à Post Lucem Nebulae

Défendant les propositions de la commission d'experts (CELAC) chargée de rédiger un avant-projet de loi sur la culture, projet qui propose de donner au canton la responsabilité du « pilotage » de la politique culturelle sans lui en donner les moyens financiers, Charles Beer avait donné deux exemples qui selon lui « signalent les limites du fonctionnement actuel, avec un pilotage presque exclusif de la Ville de Genève » : les différentes crises au Grand Théâtre et « les remous autour de la nomination du directeur de la Comédie ». Drôles d'exemples : à la Comédie, le pilotage est partagé entre la Ville et le canton (quand il n'abandonne pas le cockpit), et si au Grand Théâtre la Ville est seule pilote, c'est qu'elle assure matériellement l'existence de l'institution, emploie (et paie) la grande majorité des 300 personnes qui y travaillent et y affecte près de 50 millions de francs. La droite municipale réclame la transformation de la Fondation du Grand Théâtre en institution autonome, dont l'autonomie n'empêcherait pas qu'elle soit sur perfusion financière de la Ville, mais priverait la Ville de la possibilité de tout contrôle réel sur l'institution qu'elle paie.
De toute façon, changer le statut du Grand Théâtre ne dépend même pas de la Ville, qui pourtant le paie, mais du Canton, puisque ce statut est voté par le Grand Conseil et a force de loi. Or le Canton n'accorde à l'opéra, pour tout soutien financier, qu'à peine plus d'un millième de ce que la Ville lui accorde. Et sa situation financière est telle qu'il est parfaitement illusoire d'attendre qu'il fasse plus... Sinon, évidemment, donner des ordres sans en assumer financièrement les conséquences.
Nous avons bien des critiques à faire et bien des propositions à présenter, au mode de financement actuel du Grand Théâtre. Mais ces critiques et ces propositions nous les inscrivons dans une volonté de défendre cette institution, comme lieu culturel. Certes, les institutions lyriques, les opéras comme institutions, le Grand Théâtre, donc, sont, historiquement, des institutions bourgeoises, quand elles ne sont pas aristocratiques. Ce ne sont pas les prolétaires genevois qui ont voulu le Grand Théàtre, et ce ne sont pas eux qui en forment aujourd'hui la majorité du public. Mais si l'opéra, comme institution, est bourgeois, l'opéra, comme forme d'expression artistique, ne l'est que dans la mesure où les grandes œuvres du répertoire nous viennent d'un temps où la bourgeoisie était une classe révolutionnaire. Prenez ces grandes oeuvres : la morale bourgeoise y est traînée dans la boue, les bourgeois y sont ridicules quand ils ne sont pas odieux, les héros sont hors-la-loi, dissidents, insoumis, et même lorsque l'opéra se clôt par un happy end, c'est après trois heures de démolition des convenances...
Peu importe, d'ailleurs : Nous ne sommes plus dans les heureuses années soixante du siècle dernier, où nous pouvions nous permettre d'opposer culture bourgeoise et contre-culture et de brandir le Centre autonome contre le Grand Théâtre, ni dans les heureuses années nonante où nous pouvions nous offrir le luxe d'opposer culture institutionnelle et culture alternative. Nous sommes dans un moment où n'importe quel lieu culturel, qu'il soit institutionnel ou alternatif, est à défendre, non contre un autre lieu culturel, mais contre le mercantilisme. Un moment où nous avons à défendre à la fois le Grand Théâtre et l'Usine, le nouveau musée d'ethnographie et la Cave 12. Un moment où nous n'avons pas à choisir entre plusieurs cultures, mais entre la culture et la marchandise. Et nous choisissons la culture, pour ne pas nous résigner à en avoir fini avec la grande ambition culturelle des Lumières, celle d'une culture émancipatrice, de l'égalité des droits acquise par la diffusion des savoirs, de la citoyenneté acquise par leur compréhension, de la liberté conquise par leur usage critique, contre les Ténèbres religieuses, morales, politiques. Pour ne pas nous résigner à passer à Genève de l'orgueilleux Post Tenebras Lux, à un piteux Post lucem nebulae, celui d'un « tout culturel« » qui ne serait qu'un «tout marchand » d'où la politique serait effacée, mise au service des marchands. Ou dite par des bureaucrates.

jeudi 3 novembre 2011

Rénovation du Musée d'Art et d'Histoire (suite, et pas fin) : Etudier TOUS les projets...

Le Conseil administratif de la Ville de Genève propose au Conseil Municipal un nouveau crédit d'étude de 2 millions et demi de francs, s'ajoutant aux trois millions et demi déjà accordés, pour terminer l'examen du projet « Nouvel » d'extension du Bâtiment principal du Musée d'Art et d'Histoire. L'objectif affiché du Conseil administratif est de « disposer d'un projet concret et complet avant de décider du dépôt d'un crédit de construction ». Objectif louable, nul n'ignorant que le Musée a besoin d'être rénové et agrandi. Mais la décision de déposer un crédit de construction pour un ouvrage qui coûtera au minimum 60 millions à la Ville ne devrait pas se prendre sans que les alternatives au seul projet étudié jusqu'à présent soient aussi examinées, sérieusement et sans a-priori...

La crainte du vote populaire comme début de la sagesse politique ?

La demande par la Municipalité d'un crédit d'étude supplémentaire pour le projet Nouvel signale bien que ce projet, le seul étudié jusqu'ici, et dont il s'agit de prolonger l'étude, n'est pas un projet abouti. Dans ces conditions, l'étude d'un autre projet, sans abandonner celle du projet Nouvel, relève de l'évidence méthodologique. Un amendement à la proposition du Conseil administratif sera donc soumis au Conseil Municipal. Ce que cet amendement propose, c'est simplement de tenir compte du fait que l'opposition au projet Nouvel lui propose désormais une alternative -le projet présenté par la section genevoise de Patrimoine Suisse. Ce projet alternatif doit être lui aussi étudié, et avec le même sérieux que le projet Nouvel. On pourra, après l'avoir étudié, considérer le projet de Patrimoine Suisse comme insuffisant, ou irrecevable. Mais on ne peut ni refuser, ni accepter valablement un projet qu'on n'a pas étudié. Et cela vaut pour le projet Nouvel comme pour le projet de Patrimoine Suisse. La poursuite de l'étude du projet Nouvel se justifie, l'étude du projet de Patrimoine Suisse aussi, et pour les mêmes raisons. Nous ne partons pas du principe que le projet Nouvel soit intrinsèquement mauvais, ni ne le considérons forcément comme inacceptable. Mais nous partons du principe qu'on ne peut se prononcer sur un projet de cet ampleur que si on en a aussi étudié et débattu les alternatives comme le projet lui-même. Surtout quand celui-ci a déjà été modifié entre le moment où il a été accepté et le moment où l'on demande un crédit d'étude supplémentaire pour en étudier les modifications, ce qui confirme que le projet initial ne tient plus la route, et que si on devait le soumettre au peuple dans son état et son contenu actuels, il serait balayé. Ce projet, établi en 2001, sans réelle mise au concours mais au terme d'un appel d'offre calibré par les services de la Ville pour que l'atelier Nouvel, qui n'avait aucun autre projet à Genève, puisse l'emporter avec ses associés genevois, a été modifié parce qu'il avait besoin de l'être. Et nul, aujourd'hui, ne peut garantir qu'il n'aura pas encore besoin de l'être, ni que les modifications qui pourront encore lui être apportées ne sont pas contenues dans le projet de Patrimoine Suisse, ni que ce projet ne contienne quelques idées qui mériteraient d'être retenues, par exemple celle de l'utilisation de la butte de l'Observatoire, en deuil désormais de son hêtre pourpre, et en vacance d'utilisation. Que le projet Nouvel ait été adopté sans qu'il y ait réellement eu concours fut déjà une erreur. Vouloir aujourd'hui l'imposer sans confrontation avec un autre projet serait une faute : ce serait le plus sûr chemin vers un refus du projet en votation populaire, puisqu'alors, à toutes les oppositions déjà certaines, financière, patrimoniale, architecturale, politique, s'ajouterait l'accusation d'avoir voulu faire passer un projet en force. Partir en votation populaire après avoir refusé d'étudier les alternatives au projet officiel, c'est se garantir d'avoir à passer toute la campagne référendaire à se défendre de l'accusation d'avoir tronqué le débat, d'avoir fermé le jeu, d'avoir voulu imposer un seul projet, en n'étudiant que ce seul projet. Il s'agit donc bien de ne pas porter, sur la rénovation et l'agrandissement du MAH, un regard borgne pour une étude hémiplégique, aboutissant à un refus populaire.

lundi 31 octobre 2011

Budget culturel de la Ville de Genève : C'est pas le moment de mollir...

Vendredi 18 et samedi 19 novembre prochains, le Rassemblement des artistes et acteurs culturels genevois (le RAAC) tiendra son 4ème Forum public sur un thème que l'actualité politique locale a, à grands pas, rattrapé : « culture et politique » . Et précisément, demain mardi, à 16 heures 30, devant l'Hôtel de Ville, un rassemblement est organisé pour protester contre les intentions de la droitunie municipale, du PDC au MCG en passant par le PLR et l'UDC, de ratiboiser de 10 millions le budget culturel de la Ville. Les élagueurs culturels de droite font mine de faire marche arrière ? Peut-être. Mais seulement parce qu'ils n'ont pu perpétrer leur mauvais coup en douce (une pétition lancée contre leur tentative a déjà recueilli plus de 4000 signatures : www.petitions24.net/signatures/pas_de_coupe_dans_le_budget_de_la_culture_a_geneve/). La mobilisation s'impose donc toujours. Le budget de la Ville de Genève, et donc son budget culturel, sera soumis au vote du Conseil Municipal le 11 décembre. D'ici là, il s'agit bien, pour la gauche et pour les milieux culturels, de ne pas baisser la garde. Parce que la droite ne renoncera que si elle y est contrainte, par notre mobilisation, dans et hors du parlement.

A demain, 16 heures 30, devant l'Hôtel-de-Ville...


Rappelons les faits (ou plutôt les hypothèses, restons couverts, secret de fonction oblige -on ne ricane pas, au fond, à gauche) : la droitunie (du PDC au MCG) proclame que le budget culturel, dans son ensemble, est par définition trop lourd (forcément, puisque ce n'est pas elle qui le propose), alors que cela fait cinquante ans que la culture pèse en gros le quart du budget global de la Ville, quelque soit la couleur politique du magistrat ou de la magistrate chargé-e de la culture : libéral (Pierre Bouffard), radicale (Lise Girardin), PDC ( René Emmenegger), Verts Alain Vaissade, Patrice Mugny), socialiste (Sami Kanaan). Cette droitunie proposerait donc, d'abord, une réduction linéaire, à la hache, de 3,4 % de tout le budget de la culture (et des sports ?) de la Ville -laquelle assume la plus grande part de la politique culturelle régionale, avec un budget municipal affectant à cette politique le triple de ce que lui affecte le canton... Ensuite de quoi, et faute d'avoir pu opérer cette première coupe, elle taillerait, cette droitunie, au hasard ou à la tête du client dans les subventions (et les postes). Sans aucun argument (on couperait ainsi, pour le plaisir ou la pulsion, un million dans le fonds général pour le théâtre, que l'on réduirait de plus de la moitié), ou avec des arguments du genre : le Festival international du film sur les droits humains a une «idéologie qui nous déplaît» ? on lui sucre donc 100'000 balles, na ! Il serait inutile (ils ne sont pas en état de le comprendre) de rappeler aux brillants auteurs de ces brillantes propositions qu'une subvention à un théâtre, un cinéma, un orchestre, ce n'est pas seulement une ligne dans un budget, dont on peut faire ce que l'on veut au gré de ses humeurs, de ses calculs politiciens, de ses envies de revanche personnelle ou de son ignorance : une subvention, c'est des moyens de créer, de représenter, de travailler. Ce que l'on coupe quand on coupe une subvention, ce sont des postes de travail et des places de spectacles; ceux que l'on punit, ce ne sont pas les politiciens d'en face, ce sont des actrices et des acteurs, des musiciennes et des musiciens, des cinéastes, des spectatrices et des spectateurs, toutes et tous pris en otages d'un infantile réglement de comptes. Au fond, de quelle conception de la culture témoigne la tentative de la droite genevoise d'en ratiboiser le budget ? Nous en aurions donc fini avec la grande ambition culturelle des Lumières, celle d'une culture émancipatrice, de l'égalité des droits acquise par la diffusion des savoirs, de la citoyenneté acquise par leur compréhension, de la liberté conquise par leur usage critique, contre les Ténèbres religieuses, morales, politiques ? Nous n'en serions plus à Post Tenebras Lux, et serions entrés dans Post lucem nebulae, dans le monde du « tout culturel », le monde de la marchandise, d'où la politique est effacée et la culture mise au service des marchands ? Si l'art est le geste, le mot, l'acte par lequel un individu souverain se met en danger face au monde social qui l'entoure, la culture à laquelle la politique culturelle telle que semble la concevoir la droite genevoise ne serait plus que patrimoine et spectacle -une culture sans art, paradoxalement dépolitisée par des politiciens..

A demain, 16 heures 30, devant l'Hôtel-de-Ville...